MON JOURNAL – C’EST COMME ÇA QU’IL A COMMENCE…
Tu te rends compte… N’être qu’un grain de sable au milieu du désert, J’ai peur que…,de… J’illustrais ce carnet d’auto-confidences dans un désordre propret et journalier : emploi du temps de l’année, ticket d’entrée au cinéma, lettres d’amour d’Elie, de Gérard, de Patrick…, photo du buste offert de Marie Cardinal, celle des larmes chavirantes de Romy Schneider, textes de Barbara ou de Maxime Le Forestier, résultats du BEPC. « Rue de Seine… dix heures et demie le soir », « Dans ma maison vous viendrez… » (Je déclamais à tue tête avec derrière la porte mon frère qui gloussait). répertoire des livres lus dans le désordre de ma non-bibliothèque : « La liberté pas l’anarchie ». Tirades entières de théâtre (recopiées sans noter la référence) : Madame, par pitié ! Madame, au nom du ciel ! Par votre couronne, par votre mère, par les anges. J’écrivais pour me parler.
CA A PEUT-ETRE CONTINUE AVEC cette phrase dans le livre XIX – De L’esprit des lois : « l’empire du climat est le premier de tous les empires ».
Madame Mohr. Une barbue qui ne changeait sa blouse en nylon qu’une fois par trimestre, le jour du Conseil de classe, m’enlevait des points à chaque faute d’orthographe, de grammaire et à chaque oubli ou erreur d’accentuation. Mme Mohr. Pour se rendre au Lycée, enfilait son vieux manteau défraichi qui la couvrait de pied en cap, manteau bien trop long pour circuler à vélo – pourtant ainsi que toujours elle se déplaçait. Sur le très tard seulement s’était finalement résolue à lâcher le guidon et circuler à pied. N’en était que plus reconnaissante encore à sa vieille pelisse qui jusqu’au bout de sa vie la protégerait.
En cet instant, j’hume l’air frais, et reste un instant au pied de l’arrêt du bus 87 qui vient de repartir. Ma tête est tendue vers le soleil d’hiver qui persiste dans son effort et prend peu à peu ses aises. J’ai plutôt l’humeur gaie d’un recommencement. Je goute aux bruits lointains de la ville – les touristes se sont rués sur le marché de Noël. En face de moi, l’imposante toiture du lycée Pontonniers, surmontée d’un bulbe polygonal terminé par une flèche à girouette : retrouvailles viscérales avec l’urbanisme germanique impérial de Strasbourg.
CA S’EST SANS AUCUN DOUTE POURSUIVI AVEC CA.
Mme Mohr. Racontait sa mère hantée par les grondements des canons, tantôt rapprochés, tantôt plus lointains, les visages suspicieux des soldats allemands postés aux barrages plantés partout dans la ville, leurs voix sans appel en s’adressant aux alsaciens pour leur demander leurs passeports [Ire/pésse] « Ihre Pässe ! ». L’Alsace annexée depuis plus d’un demi-siècle, ils étaient tous devenus des alsaciens allemands du Reichland. Chaque jour, déposée par sa mère au kindergarten, qui partait en suivant tirer la charrue sur l’exploitation familiale. Hautes comme trois pommes, insultes des petites allemandes sous l’œil complice d’une puéricultrice : « têtes de françaises » [Francizeu/chekopf] « französischer Kopf ! ». La petite Mme Mohr. Avait hurlé jusqu’à l’épuisement en attendant le retour de sa mère, laquelle demeurait impuissante à rien dire.
Une seule photo gardée de son enfance : robe de communiante, mère raide et convenue, le visage fatigué, le regard absent au présent. N’avait eu droit qu’à quelques mots sur le père, Gustave, des mots en Français prononcés en chuchotant : agriculteur besogneux et droit, pris en tenaille entre son appartenance française de jadis et la déclaration de guerre. Mobilisé dès 1915. En uniforme allemand sur les champs de bataille de Lettonie – jamais retrouvé. « Ils nous détestaient. Ton père, il ne voulait pas, il ne voulait pas qu’ils l’obligent à se battre. Il a préféré mourir. C’est ainsi ».
Jeune fille : interdiction de parler le Français, obligation à l’école d’entonner avec entrain chaque début de journée des chants nazis… Qu’à cela ne tienne. Portée par l’étude avec l’église franciscaine ? Devenue professeur de latin et de grec en plus du français. Jamais perdu son accent alsacien, prônait même sa richesse dialectale. Sur Strasbourg une spécialiste renommée des différents codes orthographiques en usage, non originellement codifiés. Et l’allemand ? Une gymnastique d’une langue à déclinaisons. Mari professeur de mathématiques, adepte comme elle de la paroisse. Un « malgré nous » incorporé de force dans la Wehrmacht en 1943. Devenu prisonnier sous l’uniforme allemand par l’armée rouge, jamais revenu, mort.
Le début ? Un recommencement. Des débuts sans fin… l’Homme – un possible monstre.
Un frêle rayon s’infiltre entre les branchages d’un platane centenaire à belle allure du quai Saint Etienne et c’est là que je choisis de réchauffer un instant ma tête emmitouflée au travers de ma capuche et de mon cache-nez à grosses mailles. Je savoure, remercie ces deux bras de L’Ill qui embrassent ce long quai, l’un en allant vers Le Petit Contades et la synagogue, l’autre vers un quartier toujours en friche posant de multiples questions de réaménagement – gout d’un présent vivant entre l’eau et la ville. Les immeubles de quatre ou cinq étages en pierre de taille et briques qui le bordent, donnent sur de petits jardins, qu’elle aimait bien. Un bref coup de vent traverse mon cache nez. Mon visage grimace, mais je ne bouge pas.
M’avait cherchée, longtemps, moi son ancienne élève de première. Marchait accrochée à mon bras avec une précaution infinie. La tête et le dos courbés, s’attachait à scruter toutes les aspérités du trottoir – « comme des rides » avait-elle marmonné. Pincements réguliers et persistants de douleur qui l’obligeaient à ralentir encore ici et là. S’en régalait, comme s’ils lui permettaient des suppléments de débuts.
A ma dernière visite à l’hôpital, d’un coup d’un seul, sa colère avait éclaté. « La mort n’est pas une maladie, si docteur ? Alors, qu’on me foute la paix maintenant, d’accord !? Sheize ! ». Le verbe haut, une voix sans appel, celle-là même qui avait terrorisé ses élèves en classe… Petit gloussement à la sortie du médecin – avait même failli rire. En cet instant sonore en bord de mort – éternel présent… cherchait encore refuge en Montesquieu ou Pascal : « Insoutenable durée vaine et chétive de la vie, j’y suis » ; « Face à la mort, l’abattement fera écran à l’esprit, aucune curiosité, aucune noble entreprise, aucun sentiment généreux ne feront le poids, les inclinations seront toutes passives ! ».
Lui suffisait maintenant de mourir. Tout était prêt. Qu’allait-il raconter à l’instant frais de sa mort ce visage de vieille chouette dépenaillée. Non-dits restés dans les replis de traits toujours aussi secs et grossiers – devenus jaunes ou violets ? Mémoires perdues derrière ses yeux ronds sans lunettes… Quelques apparitions derrière ses sourcils presque inexistants et ses poils de barbe gris devenus drus ?
Sa paire de grosses lunettes (mon dieu que les verres étaient sales !) venait de tomber au sol. Je me penchai pour la ramasser mais mon geste vain resta en suspension. Mon ancienne prof de français était sur le point de mourir sous mes yeux et mon premier réflexe était de m’accrocher à ses lunettes ! Quelqu’un – le genre qui prend tout très vite en mains – s’approcha de nous. Je me penchai ostensiblement vers la mourante Mme Mohr, étendis mon bras sous sa tête – j’accueillis sa chaleur blanche. Curieux râle. Léger mouvement d’être au travers d’un maigre souffle – l’ absence se frayait un chemin dans la tiédeur impudique de nos deux chairs. Derrière ses gros yeux clos, la lueur d’une exigence encore possible : « Faites de ce moment une ode, voulez-vous ! » (Elle avait toujours vouvoyé ses élèves). Injonction, mise au pas, si ancienne… Mise en ordre encore ? Surement une dernière urgence, et en arrière-plan les reflets de quelques gouttes d’un filet de douceur. Dehors les branches des arbres brillaient dans le soleil glissant.
Mme Mohr. C’était elle. Morte. Notre souffle – vrai ou faux – je ne sais plus, je m’y perds. Je l’aimais, l’aime encore. Au lycée, avec ses poils aux jambes sous un collant aux trainées de pluie, elle m’enveloppait de sa puanteur autant que de son amour de la littérature. Derrière ses lunettes à triple foyer, son silence au bic rouge, je côtoyais ma perte.
COMMENT CA CONTINUE CE « COMME CA » ? Un avant, un début dans les coulisses, une patience en zig zags qui tire vers l’avant, des pointillés entre quelques phrases hirsutes – « à l’orée ».
Un va et vient entre le lundi et le mardi
Lâcher la plume ici, construire là.
Réréécrit…
Coucou Yael,
Ah cette Madame Mohr ! On commence par la détester, vilaine institutrice, puis on se prend d’empathie pour son vécu.
Et le portrait, fichtrement bien écrit, de cette Madame Mohr, son enfance, la mère, le père…
J’aime beaucoup l’idée des débuts sans fin.
Et le portrait de la ville que tu dresses, celui où le ‘je’ se pose, déambule, on le visualise.
D’ailleurs, d’une manière générale, ta façon de décrire est superbe !
Au plaisir de lire la suite.
Merci Annick pour ta lecture-jet qui m’encourage.
Le « décrire », un commencement pour écrire, ou un contournement qui désécrit ?
Sais pas.