#boost #05 | cri marron

Tu leur gueules dessus, c’est tout. Ils comprennent rien d’autre. Et puis tu frappes. T’en as rien à foutre de les entendre gémir. Ils font des simagrées, les sauvages. Toujours prêts à tirer au flanc… ou à te poignarder dans le dos. Ne leur tourne jamais le dos. Cogne celui qui sourit. Cogne celui qui travaille. Cogne au hasard, qu’ils ne sachent jamais d’où ça vient, ni surtout pourquoi. D’ailleurs, fixe-toi un objectif tous les jours. Tu en cogneras combien aujourd’hui ? Deux, trois ? Et tu t’y tiens. Autorise-toi les excès. Et, surtout, de temps à autre, abstiens-toi de frapper. Ils t’en seront reconnaissants. Des chiens ! Tu vois ça, la broussaille ? Non, tu ne vois rien. Faut y mettre les pieds pour y comprendre quelque chose. C’est rien que de la boue et de la puanteur, rien que des griffes. Ils sont attirés par elle. Ne les laisse pas s’en approcher. S’ils se carapatent là-dedans, t’es foutu. Marron sur marron. Ils savent pas grand-chose, mais se rouler dans la boue, ils ont ça dans le sang, tu comprends ? Bouillasse de bouillasse, j’en ai perdu une dizaine comme ça. La semaine dernière, ils m’ont pillé le poulailler, les ordures ! Merde, on dirait que la mangrove les avale. T’as beau leur courir après, c’est toi qui finis enfoncé jusqu’au cou dans cette saloperie. Tu vois, c’est une terre malade et je m’en vais te la soigner. Plus de cachettes à marrons, rien que de la canne à perte de vue ! On assèche, on draine, on brûle s’il le faut. Tu les entends crier sur leur tam-tam ? Ils nous narguent, les salopards.À 15 minutes du centre-ville. Retour à la nature, respect des populations, matériaux biosourcés, durables, à faible impact environnemental, énergie solaire, piscine d’eau salée, chemin sur pilotis, sentier de découverte, nommer, nommer, tout nommer (pancartes avec des noms dessus), observation responsable de la faune et de la flore, espace de conférence, restaurant bio (diner d’affaires, anniversaire, nuit de noces, classe verte), cuisine locale, produits locaux, jacuzzi privé, douche extérieure vue sur l’océan, toit en paille, du bois de palétuvier partout (compensation carbone, faire replanter, plus loin), moustiquaires (fumigation ?), surf durable, plongée éthique, initiation à la pêche traditionnelle, glamping sur pilotis, Slackline/Slackliane (creuser l’idée), stand-up paddle sur bois recyclé, yoga sur la plage, méditation sur la plage, à poil sur la plage ? Dégager ou employer les locaux (reloger ? coût ? juste attendre ? coup de main de la municipalité ?), sinon rénover les cabanes en tôles ondulées (les peindre), mettre aux normes les étalages à la sauvette, dératiser, chasser les chiens errants, pas de maraichage sauvage à proximité, planter des jardins à proximité (participation des populations locales, agritourisme), valorisation du potentiel humain, danses rituelles, artisanat, jouets recyclés, boutique solidaire (partenariat Unicef ?). Mémorial de la traite et de l’esclavage (pancartes, plaquettes, interview, fonds européens, « les chaînes brisées ») ?  
Le cri des autres ne t’appartient pas. Il résonne en surface, il circule autour de toi, il fait un bruit d’insecte dans tes oreilles. Il n’entre pas. Dans la mangrove, le cri est sédimenté de longue date. Il est broussaille, il est vase, il est dans le chemin qui ne finit pas. Il faudrait une cavité en toi et que tes parois intimes aient une élasticité d’éponge mouillée pour que le cri se mêle à ta salive et glisse ensuite le long de ton œsophage, qu’il se vautre dans tes mâchures et fasse fouillis de l’ordonné. Mais tu le tousserais alors. Dans ta gorge, il ferait du sable. Alcool trop fort, tu voudrais le couper d’eau douce, l’universaliser. Domestiquer le cri ne t’aidera pas à le pousser. Ton corps suinte, il ne fuit pas, poussé par nulle nécessité. Aux fugitifs, le cri de liberté. Les dissimulés, les intraçables, les déconnectés, les inconfortables, les siphonnés, sont accueillis par quelque chose qui crie, ils sont les cordes vocales de ce cri.

A propos de Nicolas R.

Je vis au Mozambique. Prof doc de hasard (heureux) depuis quelques années. Facteur longtemps. Écrire. Pétrir. Pécrire ? Pécrire v. tr. (3e groupe)

5 commentaires à propos de “#boost #05 | cri marron”

  1. colonne de gauche : on entend ça encore aujourd’hui ?

    « Il faudrait une cavité en toi et que tes parois intimes aient une élasticité d’éponge mouillée pour que le cri se mêle à ta salive et glisse ensuite le long de ton œsophage, qu’il se vautre dans tes mâchures et fasse fouillis de l’ordonné. *
    « Aux fugitifs, le cri de liberté. Les dissimulés, les intraçables, les déconnectés, les inconfortables, les siphonnés, sont accueillis par quelque chose qui crie, ils sont les cordes vocales de ce cri. »

    • Aujourd’hui, non, je n’ai jamais entendu ce genre de discours tel quel. Mais c’est encore là, au détour d’une opinion qui masque mal un préjugé, dans l’assurance d’un geste qui impose son autorité. C’est encore là, dans l’exploitation des ressources naturelles (hier champs de canne à sucre, aujourd’hui mega projet gazier). Encore là, dans la corruption tentaculaire.