… Nous roulions. Nos noms avaient été changés. Des bus de substitution avaient été mis en place. Nous étions pris.e.s en charge. Nos noms s’étaient échangés. Nous étions embarqué.e.s — vous parlons d’un temps qui n’est pas. Qui n’est plus, n’a jamais été, ni nous. Nous non plus n’y avons pas été — ni vous. Nous roulions, donc, nous dormions. Non, nous ne dormions pas. Personne. Oui, certain.e.s parmi nous dormaient, ce qui est vraisemblable, cela est probable, nous, non, nous ne dormions pas. Nous n’étions pas de ce domaine, règne-là, du vraisemblable, ni du probable. Nous, étions accidentel. Nous étions réel. Nous venions d’un temps qui ne passait pas. Car nous y sommes : nous y sommes encore. Ce qui était arrivé était idiot, nous en sommes là, était l’idiotie-même — et un accident — et nous l’étions. En cela nous l’étions : seul.e.s de notre espèce, chacun.e de nous l’était. Nous ne savions plus de quoi nous étions les noms, non : le nom. C’était nous l’idiotie, de ne plus trouver le sommeil, nulle part, nous ne dormions jamais. Nous ne dormirions plus. Nous nous enfoncions dans la nuit. Car nous étions la nuit, non seulement cette nuit-là. On dirait que nous étions la nuit. Il devenait douteux que nous rejoigniions le cours de nos vies, un jour, car le jour ne reviendrait pas car nous étions la nuit, la nuit nous était venue, sans que nous soyons arrivé.e.s à nos destinations, c’était arrivé, elle nous avait devancé.e.s, pris.e.s, doublé.e.s. Nos vies, nos formes précédentes, nous en étions séparé.e.s, sous-espèces, par flottation. Le sol nous était retiré de dessous les pieds, plancher absent ou abstrait, les yeux au ciel de toit aux plafonniers éteints, et aussi bien tout notre être réfugié là : haut. Nos noms flottaient au-dessus de nos têtes — ou des appuie-têtes, c’était égal : homonymement dans le volume du transport en commun. Ils couraient les ombres tantôt étirées tantôt rases des plafonniers, les casiers à bagages vides. Nos noms passaient de l’un.e à l’autre d’entre nous, non, passaient seulement entre nous sans se poser plus sur aucun.e d’entre nous. Têtes et appuie-têtes se confondant dans l’ombre et le nivellement. Nous étions ombres parmi les ombres, nous étions les ombres de nos noms portées sur nous car non, nos noms, nous ne les portions plus, ils couraient sur nous dans les phares, notre transport en croisant d’autres, en commun. Nous n’y étions pour personne, et nous n’y étions pour rien, non : nous étions en transit, le transitoire, oui, s’était fait substitutif, c’était tout. Nous flottions. Tout autour était flottant dans le couloir ou dortoir, tiroir roulant où nul regard ne s’échangeait, non seulement à cause de l’alignement. Regard ou alignement, nous n’en étions plus qu’un et c’était un trou. Un trou comme un horizon, un trou horizontal, ou tunnel et nous nous y translations. Translation : nous glissions, sans nul geste, nulle articulation, sans un mouvement de la part de quiconque dans notre immobilité totale nous avancions projetés. Notre inertie était notre transport. Nous ne dormions pas. Et cependant nous ne rêvions pas. Et pourtant c’était impossible. Nous ne pouvions être là. Nous ne pouvions être réuni.e.s. C’était inimaginable. Ce n’était pas envisageable. Nous étions sans visages. Nous n’étions que regard, une percée, trou donnant dans le noir, cette bouche, cette bouche sous les pieds ou sous les fesses aux sièges incorporées, nous ne touchions plus depuis longtemps le sol. Immobiles depuis tant — le temps — que nous ne savions plus : dans quelle position c’était, non : quelles positions c’étaient : nous étaient nôtres. Nous nous translations, ainsi nous déplacions. Dérivions. Nous étions impossibles, nous étions transportés, nous fûmes pris en charge — un temps nous le fûmes. L’accident de personne, l’euphémisme de l’incident voyageur nous tenait là. Ou nous retenait. Nous contenait, conduisait. Le chauffeur ne parlait pas notre langue. Notre chauffeur ne parlait pas. Notre langue, c’était le silence. Le silence était entre nous comme la nuit : tombé. Nous ne savions pas ce que nous disions, non, nous ne disions rien. Nous ne parlions pas. Nous ne nous parlions pas. Nous ne nous disions rien. Nous ne nous regardions pas. Rien ne semblait plus nous regarder sinon la nuit le long des vitres, de l’autre côté. Notre transport n’étant que cela : du verre : transparence : nuit claire, la nuit nous regardait. Nous regardait tourner : nous tournions. Nos noms tournaient. La tête aussi nous : tournait. Nous ne quittions plus les ronds-points on dirait. Ce qui ne nous était jamais arrivé — mais nous était-il déjà rien arrivé ? à nous ? —, ils étaient dans le noir. Plongés. Nous ne sortions pas d’une vaste zone de ronds-points. Leurs virages s’attachant à nous, ne nous quittaient plus. Et puis c’était toujours le même. Nous tournions dans le sens inverse des aiguilles d’une montre, sans arrêt dans le même sens — ceci expliquait cela. Nous étions débarqué.e.s de nos vies, dévié.e.s de leur cours. Le véhicule avait changé. Le mode de transport avait changé, le temps de conjugaison, n’était plus ce qu’il était. La lumière était au plafonnier mais indirecte, fugitive projetant des ombres, glissante. Passagère comme nous, elle, faisait irruption et se retirait à son gré : le transport de substitutions sillonnait le territoire en tous sens. Transsubstitution était le nom de la compagnie. Nos noms donc avaient été changés. Nos noms tournaient dans les phares. Nos noms ne s’échangeaient pas, non, pas entre nous, nous n’avions pas de raison, nous allions sans noms les uns pour les autres. D’anonymes passé.e.s homonymes, bientôt des homologues. De noms propres passés dans les communs. Nos destinations nous étaient subtilisées. Nous nous substituions, non, nous étaient, nous étions substitué.e.s. Substituts. Produits du fait divers. Nous étions le texte d’un fait divers et n’y connaissions rien. Le passage à niveau, nous ne le verrions pas. Les projecteurs braqués sur les rails ayant fait se retirer toutes bêtes alentour, nous, non plus, ne nous éclaireraient pas. Nous ne serions pas éclairé.e.s. Nous n’obtiendrions nulle explication, ou détail. On ne nous ferait pas un dessin. Nous ne serions pas mis.e.s en lumière. Nous serions remercié.e.s de notre incompréhension par une voix inconnue — venions d’un temps à géométrie variable, d’un temps étirable, étirable comme le film, un temps de lecture. La nuit était si claire dans la clarté de l’impression que nous la lisions. Nous disions, l’on disait que nous étions la nuit — cela se produisait noir sur blanc, incessamment. De quelle espèce de phénomène témoignions-nous sinon, pour que sa divulgation ne se suffise pas de notre pseudonymisation, pour qu’elle nécessite cette substitution généralisée, catastrophique ? Nous nous enfoncions, nous foncions, notre transport roulait, notre chauffeur se taisait, ne sachant pas, pas plus que nous, ou bien ne parlant pas notre langue, notre langue s’étant avalée au fond de notre — de quelle ? — bouche. Et comment aurions-nous dormi ? On ne dort qu’avec soi, qui dort jamais ensemble ? Dormir est ne pas voir passer la nuit. Nous, voyions qu’elle ne passait pas, ça ne passait pas, elle n’en finissait pas. Elle, ne blanchirait pas. La nuit n’était pas sombre au contraire, la nuit était claire, la nuit était noire sur blanc : imprimée. La nuit s’était imprimée sur nous. Notre nuit n’était pas d’encre, cependant elle faisait impression — cela se passait dans ce temps-là, qui n’est jamais arrivé, qui s’enfonce, s’avance, sans un mouvement d’aucun d’entre nous, ou sans qu’aucun mouvement d’entre nous y soit pour rien : passé : toujours à passer, en train : se faisant horizon, dans le présent — votre présent. Nous, n’aurions que des contours d’ombres. Nous n’étions qu’ombre sur ombre on dirait, ombres fondues les unes aux autres. Nous étions un transport d’ombre, un transfert de caractères fondus. Nous n’étions qu’un.e. Nous n’étions rien de plus que de l’ombre les un.e.s pour les autres. Nous étions aliéné.e.s aux ombres. Nous étions là comme demeuré.e.s. Comme stupides. Points de suspension. Nous étions là pour rester. La nuit n’avait plus de raison de finir, car nous étions la nuit. La nuit était sans raison, et nous étions sans fin.
— Nous ne savions pas comment vous le dire, alors ne disions rien.
J’explore une confusion.
Zone de confusion.
Quelque chose en nous se cherche, fouille…
J’interroge le nous. Dans la juxtaposition générale si ce n’est l’enchaînement, dans la concaténation qui composent ma proposition, tenter le fait qu’à chaque phrase, non seulement se réénonce, réexpose, mais renégocie ou réévalue, redéfinisse, ce que c’est que ce nous, ce que nous peut nous être. Réoriente — désoriente aussi bien… Les mots en appellent d’autres, par association — par capillarité comme si l’ombre était de l’eau, fondu au noir fondu au nous, confusion donc — et sans attache ou inscription dans une situation nettement dessinée, des faits établis. Rien d’établi, non, peu de probabilité, mais une interchangeabilité ou au contraire une incompatiblité — c’est égal — générales. À la fois fluctuation et flottaison.
Substitution ?
J’interroge une proposition précédente, Les noms ont été changés : quelle inflexion y produit le nous, son intervention ou son intromission ou sa médiation ? le passage à, ou versement dans la première personne du pluriel, qu’est-ce que cela change ? ajoute ? invente ? si ce n’est nous ni de majesté ni de modestie, alors c’est quoi ?
Nous comme un mal de mer — cinétose…
« il viendra un jour où ma main se sera éloignée de moi et, quand je lui ordonnerai d’écrire, elle écrira des mots que je n’aurai pas pensés. C’est qu’auront point les temps de la signification nouvelle ; et aucun mot ne restera plus uni à aucun autre et tout ce qui est sens se dissipera comme un nuage et s’écoulera comme de l’eau. (…) cette fois, c’est moi qui serai écrit. Je suis l’impression qui va se changer. »
— R. M. Rilke, Les Carnets de Malte Laurids Brigge
#BOOST #11 | Omnibus
… Nos noms s’échangeaient. Nos noms communiquaient. Nos noms tournaient sans nous. Nos noms flottaient au-dessus de nos têtes — nos appuie-têtes — également. Nous, étions rangé comme un public, étions rangées comme d’un public, vagues d’ombres, vagues figées. Nos noms tournaient dans le volume du transport en commun, bus de substitution — aquarium — poissons. Plus ou moins gros — ou gras — bancs de texte — de titres — appuie-têtes — chapeaux — bateaux — papiers. Nos noms étaient publics, publiés, distribués, ventilés dans des textes, dans des communiqués, c’étaient des faits divers — objets trouvés. Flottants entre deux ombres. Nous étions sous nos noms, à ne plus les porter, leurs ombres seulement portées sur nous, glissantes, sans jamais se poser, s’arrêter sur personne, nous n’étions plus personne, n’y étions pour personne, nous n’y étions plus pour rien, nous étions le transport et le transport se transportait tout seul — comment dire, nous ne savions pas le dire, ne l’avions jamais dit, non, nous ne disions rien — nous ne nous disions rien — rien du tout. Nos noms n’étaient plus nos noms, plus à nous, non seulement nos patronymes, nos identités. Nos propriétés aussi, les noms de nos choses, nos noms de choses. Les choses changeaient de noms. Les choses changeaient les noms, s’échangeaient les places. Nos noms communiquaient entre eux comme des sas — nos propres noms passés dans les communs nous faisaient des scènes, des sketches. Nos noms, nos noms d’objets ou d’oiseaux nous ballotaient de scènes en sketches, en impromptus, nous ballotaient non : nous aspiraient. Les noms, nos noms opèrent notre transfert. Le ballet balai de nos noms. Nous nous réfugions dans — nous réduisions à la vision de nos noms contre le ciel de toit, glissant tournant poissons ou baudruches dans les casiers à bagages désespérément vides — vides en désespoir de nous. Nous venions de ce temps-là, ce temps qui n’était plus, plus le nôtre, nous avions perdu notre temps — nous le perdions, nous y étions encore, nous en étions là, en plein dans le temps perdu, conduits dedans : ce n’étaient plus des bus, notre transport, non, des conduites oui, c’étaient des buses, nous y avancions — nous enfoncions — nous écoulions — nous évacuions. Pente faible, faux-plat, horizon, nous n’étions plus assis, nous ne savions plus si nous l’étions ou dans quelle position ou sur combien de rangs et d’étages, nous nous étirions, nous étions étendue — nappe — un brouillard. Nous venions d’un temps à géométrie variable, d’un temps étiré, extensible — film — élastique — temps de lecture. Nous étions cela : du temps de lecture. Cela se passait en ce temps-là s’avançant sans plus un geste ou mouvement d’aucun d’entre nous dans le présent — cela se passait au présent de la lecture. Nous étions révolu.e.s dépassé.e.s passé.e.s dans le présent tels que nous n’étions plus, nous étions lu.e.s…
Ce que je tente de décrire/approcher dans ou par ou avec nous c’est peut-être, encore autre chose que ma confusion, mon amalgame transport en commun / lecture des faits divers — ou ce serait sous cet angle que cette confusion pourrait être entendue : d’une assemblée sous un son, baignée, douchée : une rave — où lire serait être dansé.e, non, ou danser serait être lu.e — quand lire est danser en immobilité — danser n’étant pas tant bouger que se laisser faire traverser par l’ambiance — ondes donc ?
#BOOST #11 | Il y a nous dans nuit
nous non,
il y a nu dans nuit, comme
il y a nus dans nous,
nous dans nuit non,
il y a non dans nous nuit, oui, comme
il y a oui,
dans nuit, nous, non