
Motels du Sud – Vivre.
Une route familière, accidentée, transformée en un étroit ruban de sable jalonné d’ornières, de dénivelés, un tracé non stabilisé sujet à des déformations dues à la chaleur, une route dangereuse, exigeante, excitante, aux risques invisibles, défoncée par endroits, traîtresse, séductrice, meurtrière, aucune ombre, aucun motel, aucune station-essence, aucun téléphone, aucun point d’eau, ou très rarement. Mort assurée en cas de panne de moteur non anticipée. Obsessionnel des conditions de vie extrêmes, prendre la route après l’aube bleue intense et métallique augmente mes risques, je suis son captif consentant, ses mirages m’emprisonnent, laissent passer des ombres, des présences spectrales, elle me scrute, fait ressurgir mon passé, m’analyse, m’essore, dévoile mon âme, la magnifie ou la dévore. Une ligne creusée, sectionnée par le sable au milieu de nulle part, surmontée de rochers surchauffés rouge brique, ocres lumineux aux reflets dorés, dévoile des formes fantasmagoriques. Fin d’après-midi, un soleil fiévreux couleur blanc sable crève un ciel désertique. Le désert me bouffe de l’intérieur, me dessèche, m’inonde par ses coulées de lave en fusion, ma solitude est jouissance, ma navigation approximative. Silence total. Indifférente lenteur. Temps circulaires. Le désert me possède. Sa lumière crépusculaire tétanise mon corps. Mes gestes sont instinctifs, automatiques, mon cerveau ne répond plus, je respire en apnée, mon regard est fixe, mes yeux brûlent, je ne vois plus la route, je flotte dans les vibrations de cette terre à l’immobilité factice, une espèce d’espace construit en strates de solitude, de désespoir et de désirs de vivre. Je ne dépasse pas soixante kilomètres par heure, parfois cinquante, en deçà le moteur gémit, surchauffe, le carburateur est trop chaud, l’huile trop fluide, je fais des arrêts de dix, quinze minutes toutes les trente minutes pour refroidir ma machine, un superbe animal, la laisser souffler ; avec quarante degrés ma Panhead perd de la vitesse, son carburateur bout, elle n’a pas de refroidissement liquide, elle dépend uniquement de l’air qui passe sur les ailettes du moteur, je la ménage.
Je roule sur ma réserve, encore dix kilomètres. Elle est là. Un trou de lumière sorti de nulle part, lourd de poussière de sable écrasé par un soleil sans pitié, surgit, c’est elle la petite ville construite par des pionniers. Une croix surmonte son temple. À ma droite après le dernier virage, l’enseigne du motel défie ces lieux millénaires. Déception face à sa transformation, il est entièrement repeint, on a donné à ses bâtiments un accent de futurisme populaire, un idéal par l’esthétique de l’image, être photographié, paraître, se montrer ; l’enseigne rouge sur fond blanc pur aux contours noirs est festive, on veut qu’elle soit vue depuis la route, on la veut attractive, cette architecture aux formes horizontales symbolise les voyages, la vitesse, l’avenir radieux, cet optimisme démesuré d’une Amérique en plein essor économique. J’y vois autre chose, je vois une architecture de la solitude, du remplissage de l’isolement, une seule ligne aérodynamique, station-service, bureau, café-restaurant, chambres en enfilade composées de rectangles de couleur pastel, les portes et fenêtres neuves en aluminium non oxydé donnent sur le parking, les rideaux synthétiques rouge rosé aux rayures vert pâle laissent passer la lumière. Une Chevrolet est garée devant le café, une Studebaker recouverte de sable, de boue rouge, jantes et roues encrassées, attend devant une chambre.
Un pompiste sans âge, chemise blanche sale tachée de graisse et trempée de sueur, est déçu que je ne fasse pas le plein, du moins pas encore,
– Y’a plus qu’des trucks qu’s’arrêtent en c’te saison, y’en a pas beaucoup, y font l’plein d’essence, d’bouffe, d’alcool, prennent un café, une bière, vont pisser, repartent comme s’ils avaient l’diable à leur trousse. Deux, trois voitures de touristes s’aventurent tous les quinze jours, y’savent pas, pas rare qu’je les voie r’venir. C’t’endroit c’est pas pour les humains qu’je dis. À midi, il fait 50 degrés à l’ombre. Ici, on passe. Tu traverses si l’désert t’laisse passer. Y’a qu’les animaux qui vivent dans c’te fournaise, y sont adaptés, pas nous, voilà c’qu’je dis. Bon, y’z’ont voulu la faire comme neuve la station, elle est belle n’s’pas, rouge et blanche, des bandes bleu pâle, mais moi c’que j’dis c’est qu’les hommes y sont pas faits pour l’désert.
J’enlève mes lunettes d’aviateur, mon bandana, ma casquette, mes gants, secoue ma veste de peau large et ample ; d’un geste las, le pompiste m’indique un bâtiment neuf où brille une intense lumière blanchâtre. Sous le haut-vent, au-dessus de la porte de bois rouge cerise, le mot OFFICE est peint en lettres jaunes. Derrière un bureau en formica rouge assorti à la porte, un panneau supporte des clés accrochées à des patères numérotées. Sur le mur de droite, je découvre une affiche carrée d’un mètre sur un mètre où sont inscrits en grosses lettres noires sur fond blanc le règlement du motel avec tarifs, horaires, règles de stationnement, les consignes pour la climatisation ou le chauffage, les instructions pour le téléphone dans la chambre. Je suis mal à l’aise, je ne reconnais pas dans cette volonté de tout normaliser le motel symbole de liberté où j’ai été si heureux, où nous avons été si heureux en famille, mon père, ma mère, mon frère, moi et le chien Snoopy, un beagle petit et robuste qui nous suivait partout, notre ami d’enfance, cadeau de notre grand-père, mon frère et moi riions souvent en voyant nos parents s’enlacer, se tenir la main, cela se voyait qu’ils s’aimaient, notre mère avait les yeux débordants de tendresse et d’amour qui venaient se nicher dans nos regards d’enfants rieurs, il n’y avait pas encore de piscine mais un grand bassin aux côtés verts de mousse, les coassements de petites grenouilles de couleur verte aux yeux proéminents nous accompagnaient le soir. Dans ce motel du bout du monde, nous étions heureux d’être là ensemble, d’aller au restaurant, de jouer au croquet sur un parcours dessiné par mon père, de monter à cheval et de nous croire cow-boys ou improvisions des tentes d’Indiens avec de vieux draps et nous peignions nos visages de peinture de guerre avec le rouge à lèvres et eye-liner de maman avant de filer en éclats de rire sous la douche. Après dîner, le patron nous racontait des histoires de désert, de signes, d’étoiles, d’Indiens, d’animaux, jusqu’à ce que nous tombions de fatigue endormis sur nos bras repliés sur la table, nous étions si heureux. Je n’ai jamais su pourquoi mes parents avaient choisi ce motel chaleureux et humble alors que nous avions les moyens de passer nos vacances à Palm Beach, peu importe, il reste pour moi l’harmonie parfaite entre amour filial et bonheur familial.
Je signe, écris mon adresse sur le registre ouvert par le propriétaire, un homme entre deux âges, un cube tout en muscle, un mètre cinquante sur un mètre cinquante, cheveux ras, peau blanche, rasé de frais ; ses yeux noisette, mobiles, malicieux et vifs, sont surmontés de sourcils broussailleux, son nez long, tracé comme au cordeau, touche sa bouche aussi fine qu’un fil de 0,20 millimètre pour pêcher la truite en torrents rapides.
La chambre numéro 3 comme d’habitude.
— J’ai su pour ton père, mon petit, je suis sincèrement désolé.
Sa glotte monte et descend, je sens qu’il se maîtrise pour ne pas pleurer.
— Tu as vu, le motel est entièrement rénové, dit il en bombant le torse, tout est en ordre, une vraie route remplacera bientôt cette piste quasi impraticable. Il y aura affluence de clients, pas ceux d’avant, des nouveaux, une autre population plus exigeante.
Il me posa la dernière question :
— Vingt quatre ou quarante huit heures ?
— Vingt quatre.
Je paie.
En souriant, il me tend la clé et une bière fraîche. Mes sacoches en cuir pèsent sur mon épaule, je suis exténué par la chaleur blanche de la route et les kilomètres de poussière avalée. Mon sac de marin m’écrase le dos, ma musette en bandoulière se fait lourde. Je laisse ma bécane devant la fenêtre de ma chambre, enlève le bras du kick starter, détache mon sac de couchage roulé, sanglé horizontalement derrière la selle avec des courroies en cuir, un rituel. La chaleur accablante s’incruste dans les moindres interstices de ma peau. La grande enseigne rouge et blanche cernée de noir clignote, elle raconte la poésie mélancolique d’une banalité quotidienne, ses néons fluorescents transpercent la nuit. Je marche sous un ciel bas bleu marine jusqu’à la chambre numéro 3, j’ouvre la porte d’entrée en bois plein couleur moutarde, un œilleton circulaire encastré, une chaîne de sûreté en acier et une serrure à clé comme un impératif sécuritaire augmentent mon malaise. Je suis saisi par l’air mordant du climatiseur massif enchâssé au-dessus de la fenêtre, le thermostat poussé au maximum. Je suis transi. Je passe de l’enfer au subarctique. Je baisse la molette de l’appareil chromé et beige, gouttant de condensation dans une cuvette de plastique rose, son bruit grinçant me crispe. Une odeur de tabac brun, de désinfectant et d’insecticide me saute à la gorge. Le Santa Ana devient de plus en plus violent, des tourbillons de poussière et de sable se collent contre la fenêtre, le parking est invisible. À l’intérieur de la chambre, la porte d’entrée et les murs en béton de couleur blanc cassé, lisses, aseptisés, nus, sont sans mémoire. Le sol neuf est un patchwork de losanges en PVC blanc et noir, il dégage une odeur de plastique fondu. Une alcôve encastrée dans le mur est cachée par un simple rideau en jacquard, un coton épais jaune beurre, une tringle métallique chromée fixée en hauteur supporte cinq cintres en fer. J’y pends ma veste de peau marron, vérifie si mes poches contiennent toujours mon portefeuille, mes cigarettes, mon Zippo, mes clés. À mi-hauteur de l’alcôve, deux étagères range-bagages, j’y dépose mes gants, ma musette, ma casquette de baseball. J’étends mon bandana trempé de sueur sur le dossier de la chaise en bois dont le siège recouvert de coton vert pâle est tourné vers la fenêtre. J’allume une cigarette, mes lèvres desséchées, douloureuses, aspirent la fumée avec avidité. Je remets mon Zippo et mon paquet deLucky Strike dans la poche de mon jean. Mes sacoches en cuir et mon sac marin s’affalent sur l’unique fauteuil bas recouvert de velours moutarde. Les lits doubles aux matelas résistants compriment l’espace, ils sont flanqués de deux tables de nuit carrées à deux tiroirs en bois stratifié, dans l’un d’eux une bible poussiéreuse s’ennuie, le laiton chromé de leurs petites poignées brillantes valorise deux lampes aux abat-jour coniques en tissu épais jaune beurre, aux pieds en métal peint couleur crème, fixées sur les tablettes. Je déplie mon sac de couchage, il y a longtemps que je ne dors plus dans les draps très souvent rêches, parfois douteux, des motels en bord de routes où je m’arrête. Je sors deux livres d’une de mes sacoches, l’un sur la géographie française composé uniquement de cartes détaillées, l’autre de Marguerite Duras, A Sea of Trouble. Je n’ai jamais su où ni comment mon binôme s’est procuré cette édition en anglais, il m’a expliqué la France, ses régions et Duras durant des mois dans un anglais scolaire. Je l’ai écouté avec attention jusqu’à son départ. À droite de la porte d’entrée trône une vieille commode en bois plaqué aux dimensions standards : un mètre de longueur, quatre-vingts centimètres de hauteur, quarante de profondeur. Je compte six poignées en laiton simple, deux par tiroir. Elle repose sur des pieds griffés et trapus. Sur le plateau de la commode en marbre beige, une petite télévision à tube cathodique s’ennuie, elle dégage une odeur de poussière froide, ici tout est poussiéreux. Je la branche sur le secteur, soixante secondes plus tard, aucun point lumineux, aucune image, aucun son. J’en déduis qu’elle est hors service. Une réparationne s’impose pas en plein été il y a très peu de voyageurs, ils s’arrêtent pour trouver le silence, celui qui apaiserait leurs naufrages. Le temps se dilate. J’observe le monde à distance, toujours en retrait, toujours en mouvement, jamais vraiment chez moi, chez moi est un leurre, un rêve, une croyance, c’est une des raisons pour lesquelles j’aime les motels. Je transite. Un cendrier en verre épais pressé, lourd et transparent, occupe l’angle droit de la commode. Posé sur une petite table rectangulaire un poste radio en bakélite vert pâle aux contours arrondis cadran rétroéclairé flanqué de commandes de volume et de syntonisation assure la réception des ondes locales. Le silence de la chambre me dérange, m’écrase, m’étouffe, m’angoisse, j’ai besoin d’un bruit de fond. Je le mets en marche sans écouter. Bruit de porte, le propriétaire de la Studebaker rentre dans sa chambre, la six, porte qui claque, vague son de douche et de musique folk.
Le vent s’est calmé. Je sors, me dirige vers le restaurant. La porte est alignée avec de grandes baies vitrées latérales intégrées dans le mur en continu. La lumière rouge des néons qui entourent les ouvertures en verre imprègne l’air d’une ambiance électrique. Des dalles carrées noires et blanches de trente centimètres parcourent la salle rectangulaire aux murs vert tendre. Je compte six box avec cloison en bois verni, six tables couleur turquoise clair en formica brillant bordure en aluminium chromé avec motif « dents de scie » pieds en acier, banquettes en vinyle turquoise vissées au sol. Au fond, le comptoir du bar en formica brillant turquoise et menthe attend les clients, les bouteilles d’alcool alignées horizontalement les unes à côté des autres sur trois niveaux ont un parfum de nuits fades, les tabourets à pied chromé et sièges en vinyle noir ont un reflet mat. La climatisation est faible ce soir. Des odeurs de café froid, de frites, d’alcool fort et de tabac s’accrochent aux pales du ventilateur qui brasse un air chaud. À proximité, un juke-box vert pâle sculptural, lumineux et chromé me fascine par son mécanisme visible, ses lumières colorées, sa sélection mécanique des disques. Frank Snow, sur un tempo rapide, chante avec un ton amer et déterminé I Am Moving, ses paroles me traversent. Deux types juchés sur les tabourets chromés boivent des bières. Ils me fixent. Je croise leurs regards. Ils se détournent. Un homme grand et sec, queue de cheval noire dégoulinant de sueur, s’acharne sur le climatiseur, il me jette un regard oblique. Je commande deux bouteilles de bourbon, un pack de bières, deux bouteilles de coca à emporter, un café glacé, une bière et une part de tarte au citron à manger sur place, je n’utilise jamais les kitchenettes des chambres. Une cuisinière mexicaine, natte tressée en chignon, me propose un menu fried chicken, mashed potatoes and gravy, onion rings et chocolate cream pie, je fais non de la tête, m’assieds sur la banquette d’un box loin des regards, le service est lent, j’engloutis bière, tarte, café en quelques secondes. Au bout de quinze minutes, la serveuse me tend un sac de papier marron clair, encaisse, maugrée un vague bonne nuit. Je traverse le parking, l’horizon est mauve, troué de lignes noires et rouges s’étirant en roses fanées. En arrivant dans ma chambre, je pose tout en vrac sur la table basse, enlève mes boots militaires, mes chaussettes, mon Levi’s, mon T-shirt blanc gris troué de poussière, mon slip, me précipite dans la salle de bains, une cabine individuelle fonctionnelle, étroite, carrelée couleur crème, je tire le rideau de douche en plastique transparent épais, ôte le papier ciré avec logo du motel de la petite savonnette, actionne les deux robinets eau froide, eau chaude en même temps, le pommeau est fixe, son jet puissant, revigorant. En sortant, je pose mes pieds sur un léger tapis beige assorti aux deux serviettes en éponge rêche. Les robinets chromés séparés du lavabo en porcelaine blanche monté sur pied ont un débit d’eau dense et continu, à sa gauche le porte-savon jaune citron enfilé sur un tube ne mousse pas, au-dessus un miroir luisant de propreté avec tablette en verre aux dimensions uniformisées 60 × 38 × 15 centimètres est équipé d’un cendrier en verre pressé plus petit que celui de la chambre, un hublot en hauteur s’ouvre avec une tringle pour chasser l’humidité, les toilettes sont en porcelaine blanche avec réservoir apparent, porte-rouleaux mural encastré en céramique blanche. Je tombe à poil sur mon sac de couchage. Des cris me réveillent en sursaut, mécaniquement mon corps se positionne en défense, j’ai rêvé, j’attends, je n’ai plus de notion du temps, je ne reconnais pas cette chambre fade, minimaliste, j’ai froid, mes bouteilles de bourbon sont vides. Un réveil brutal dans une chambre salie par les excès d’une nuit effacés demain par une femme de ménage. Un décor surréaliste de théâtre en carton-pâte posé sur le sable, une architecture qui se délabre, un espace standard, une chambre vide, absente, aveugle, que j’aime habiter quand je suis ivre de conduite, de colère, d’alcool, quand la scène revue des centaines de fois dans ma tête me donne envie de cogner. La climatisation distille un air tiède, mon corps sent la sueur moite, l’alcool bas de gamme, le sexe, le sang, le parfum bon marché, j’ai du brouillard dans les yeux, je ne sais pas où je suis. J’arrive à distinguer des murs beige sale, écaillés, jaunis par le temps, le plafond blanc montre quelques fissures, la moquette est brun terne, usée, à travers les rideaux rouge vif mal tirés une lumière crue s’avance, j’ai la bouche pâteuse, les jointures de mes mains sont rouges de sang séché. Je suis en vie. Allongé sur le matelas qui s’affaisse, mon corps est douloureux. À mes côtés, un homme, un total étranger avec qui j’ai certainement couché, porte des traces de coups, mon corps aussi. La salle de bains est minuscule, le lavabo et la douche en porcelaine sont fissurés, l’eau froide est très chaude, les canalisations bouillantes, les chiottes sont sales. Je m’habille sans bruit, prends mes sacoches, ma casquette, mon bandana, ma musette, mon sac marin, mes cigarettes, mon Zippo, laisse quelques dollars sur la table basse bancale, cache mes yeux gonflés derrière mes lunettes. Mépris au ventre, je quitte cet espace déconstruit, cette immuable solitude de motels aux chambres plus ou moins luxueuses, plus ou moins accueillantes, plus ou moins propres où je passe ; elles sont mes espaces sexuels marqués par la peur, l’agressivité, la violence, la domination, espaces brisés, tordus, aux pensées inaudibles, aux paroles négligées, à l’écoute incertaine, un espace coupable d’amoralité ; un espace de vie libre, transparent, lucide, sensuel, tendre, drôle, joyeux, vivant, transgressif, heureux, quelque fois un espace de dialogue. Dehors, la grande enseigne rouge délavée tient par un fil, ses néons clignotent en geignant, ils grincent en un son aigu, amer, continu, insupportable.
Heure bleue.
Un homme grand, sec, large d’épaules prépare du café, il porte un bracelet de cuir et de turquoises attaché à son bras gauche, je remarque ses yeux noirs brillants d’intelligence et d’empathie, il a une forme d’œil rare, en amande, étirée latéralement en un trait fin jusqu’aux tempes. Impression fugace de le connaître. Je lui demande si j’ai payé ma cabine et mes consommations. Un trou noir, je n’ai aucun souvenir. Il me tend une tasse de café fumant. Il ne sourit pas, ne dit mot, son visage est immobile, il hoche simplement la tête.
L’aube bleue s’amenuise, je remets le kick starter, j’enfourche mon Harley Panhead.
Vivre,