#histoire #12 | L’hôtel dans l’hôtel

Pendant longtemps, j’ai voulu écrire sur cet endroit. Le sel de cette ville, si poisseux qu’un soir j’ai fini par couper seule mes longs cheveux, dans un mouvement nerveux, sous la douche. Ce sel je l’ai encore dans la peau mais seulement la nuit. Je pourrais le lécher. Je n’ai jamais vraiment su ce que j’avais à dire sur ce lieu. Nous vivons dans une époque où tout le monde voyage, hostel years, et où personne n’a l’humilité de se dire cela a déjà été vécu. 

Il m’a fallu attendre cinq ans, dans cette chambre sans fenêtre, pour comprendre. Il y avait bien une fenêtre. Elle était juste trop haute pour moi. Je ne voyais rien qu’un bout d’église orthodoxe, un chat hurlait, les voisins faisaient l’amour beaucoup trop bruyamment, en face du lit un tableau avec un enfant aux yeux surpris me fixait, et la moquette sur le mur sentait le tabac. Je m’étais trompé d’arrêt, trompé de ville, trompé d’hôtel, trompé de vie. Assise sur le vieux lit grinçant, j’observais la chambre s’assombrir avec un café trop fort. Il y a quelque part une radio avec une vieille chanson roumaine. C’est un de ces moments où le temps n’existe pas, un de ces endroits qui n’existe plus, comme si en ouvrant la porte j’allais tomber sur mon passé. Sur la ville salée. Il me semblait pouvoir observer enfin ma vie, comme dans un miroir. A l’envers. En me demandant ce que faisaient les gens dans cet endroit, je ne pouvais que me demander ce que moi-même j’y faisais. Derrière la porte l’escalier tournait sur lui-même, avec des inter-paliers menant dans des recoins que l’on ne pouvait soupçonner de l’extérieur. De la même manière l’hôtel de la ville salée se découvraient par endroits pour se refermer soudainement. J’y faisais souvent le rêve qu’il n’avait pas de portes. Pas de portes, pas de fenêtres. Nous étions bloqués dans cet escalier dérobée, avec pour seule échappatoire le lobby et son énorme canapé rouge où je me posais des nuits entières pour parler avec le réceptionniste. Ici il n’y avait pas de réceptionniste. Juste un homme gros et poilu qui m’avait monté mes bagages sans se présenter et dont j’entendais l’accent rêche crier sur le chat. Ca m’évitera de tomber amoureuse. La nostalgie coulait sur ma peau. Elle avait une odeur chaude. 

Je me souvenais de ces deux filles. Personne n’a jamais compris ce qu’elle faisait là. Il a toujours semblé qu’elles fuyaient quelque chose et mon amie allemande avait cette théorie folle qu’elles avaient tué quelqu’un. Parfois ça nous faisait rire. Maintenant, ça ne me fait plus rire. La lumière de la salle de bain grésille et est directement reliée à un énorme ventilateur qui souffle de manière bourdonnante. Je n’entends plus les voisins. Je me sens seule au monde. Dans le miroir, je vois mon nez cassé et ma cicatrice. A l’envers. Avant j’étais jolie. Avant les réceptionnistes payaient ma chambre pour que je ne parte pas. Maintenant j’ai des cheveux blancs. Je n’apprends plus les langues si facilement. Je me trompe de ville. Je préfère le bruit du ventilateur au silence qui croupit. Avec le temps et l’expérience, on s’autorise à voir derrière le miroir.

Tout le monde a un secret. Toutes les personnes qui débarquent seules dans un hôtel ont un secret. Tout le monde fuit avec son secret collé dans la chair dans l’espoir de le laisser dans un coin de chambre, de le transmettre à un autre dans une esquisse de mauvais sexe alcoolisé. Quelqu’un a fait serment. Une relation adultère. Celle-ci est vierge. Celui-ci a volé de l’argent. Une histoire de drogue quelque part. 

Certains demanderaient l’absolution d’un prêtre. I killed someone. 

Toutes ces histoires semblaient couler dans l’eau calcaire de la vieille baignoire, me rappelant les douches trop chaudes de l’autre hôtel. Ici les secrets m’indiffèrent. Ce ne sont pas mes gens. Ils me coulent autour et je ne peux pas les attraper. Le miroir est rempli de buée. Le ventilateur ne fait plus de bruit. La nuit est tombée. Dans le restaurant de l’hôtel, je prends des pommes de terre à la crème. Un homme boit une bouteille de vin, seul. Tout le monde est seul. Où donc est le couple de la chambre 12 ?

Il y avait cette chambre où je dormais mal. Une valse de chambre, nos valises jetés en vrac, déçus de nos nouveaux compatriotes de nuits ou au contraire remplis d’espoir de l’intimité forcé qui nous attendaient. Maintenant je dors seule dans les hôtels. Il paraît que dans cette chambre un homme s’est pendu. Il avait des dettes. Des dettes à l’hôtel, entre autres. Et pas de réceptionniste à l’accent russe pour lui payer. C’est Joseph qui me l’avait dit, en m’offrant un muffin au chocolat. L’homme à la bouteille de vin me fait signe que je peux le rejoindre. Je ne peux pas. Je me demande quel est mon secret. Je me demande si les autres ont compris avant moi quel était mon secret. 

A propos de Léa Yasmine Djenadi

Psychologue. Métisse. J'aime aussi lire dans des langues que je ne parle pas. En création d'une newsletter... (comme tout le monde, non ?)

Un commentaire à propos de “#histoire #12 | L’hôtel dans l’hôtel”

  1. J’aime beaucoup ce texte doux amer, mélancolique, et quelques jolies envolées : Je m’étais trompé d’arrêt, trompé de ville, trompé d’hôtel, trompé de vie. merci pour le partage !