L’histoire commence dans une barre d’immeuble, large de trois bâtiments, composés chacun de 15 étages, trois appartements par palier, notre personnage est là, en son plein centre au septième étage du bâtiment du milieu, en plein centre de cet immeuble de 15 étages et de trois colonnes. Les gens y sont empaquetés, par ceux qui ont voulu voler leur terre, alors qu’ils la foulent, là, sous leurs pieds, dans ce millefeuille d’étages, aux ascenseurs hésitants, au souffle vainqueur quand on doit avaler les deux fois dix marches qui séparent chaque palier. Entre chaque étage, un sas, pour donner l’illusion de respirer : un mur est criblé de plusieurs oculus, de modestes miradors de la taille d’une paume de main, comme autant de judas pour entr’apercevoir la beauté de la ville qu’ils assiègent. Ce mur alvéolé sert de béquille pour les personnes aux poumons âgés, de paroi d’escalades aux mains amusées, de bouche d’aération exhalant un air venant caresser des visages qui s’en sont approché, de point de fuite pour les âmes de poètes sans plume. Le vertige de ce nombre d’étages correspond au sentiment qui enserre la poitrine quand on observe ce colosse de pierres et de béton, aux multiples yeux de bois, des persiennes marron, depuis le parking qui lui sert de parvis. Baya habite cet immeuble, et tous les jours, elle balaye des yeux les balcons et les paraboles, oiseaux modernes se nichant aux fenêtres des habitants, tous les jours, son cœur manque un battement quand elle imagine toutes les histoires que renferment les milliers de portes de ces appartements, toutes les amours empêchées, toutes celles dites dans le noir, les gestes violents qui s’abattent et la tendresse qu’on oublie une fois les pardons proférés. Cet immeuble est son monde premier, ses façades sont blanches, mais il porte en son sein les nuances de toutes les douleurs. Il bat au rythme de toutes ces familles unies malgré elles, dont les rires, à l’image de leurs peines, s’entrechoquent et font vibrer ses parois.
Non ça a débuté comme ça : une cafetière express qui siffle sur le feu de la gazinière, des galettes qui chauffent sur le réchaud rond et brûlant, la mère assise sur un tabouret en bois aux clous hésitants, dans sa main un mortier pour écraser les gousses d’ail, des poivrons dans un saladier attendant, baignant dans de l’huile d’olive, fumant. Par la fenêtre, le vert des vallons, le bleu du ciel, le blanc des cimes inlassablement enneigées de Djurdjura. Oum-El-Kheir était quelque part là, à courir autour de sa mère, pieds nus, yi chadh el hal, attention à ne pas tomber, le sol n’avait pas encore fini de sécher après le passage de la serpillère matinale. Son père rentre et éteint le feu, se sert une tasse avant de quitter la cuisine. Une scène, comme nature morte, où il n’y a ni fin ni début, un temps suspendu, à en oublier que des choses ont eu lieu, que des vies ont été emportées, que le pire attendait encore.
Voici comme les choses ont vraiment commencé, une plage offerte au soleil, quittée par des riverains trop insouciants, attaquée par de vilaines mains, un soleil qui cogne, et le frère n’a plus reconnu le frère
Lamya, quelle force dans ces 3 temps du commencement. J’ai été prise dans le mouvement (dans l’escalier), j’ai senti le café et le sable brûlant 💔
Merci merci Rebecca pour ton retour ! Et d’ailleurs avec ce que tu soulignes (notamment l’escalier) ça me permet de trouver un nouveau souffle pour un autre passage : merci vraiment !!
J’aime ces milliers d’histoires en bloc face aux neiges éternelles
J’aime les commencer par le milieu
Merci Lamya
Un grand merci, Géraldine !
Toute une histoire – faite de mille histoires – se présente dans ces trois récits qui posent un décor et des personnages dans leur épaisseur temporelle. On a envie de continuer à lire la suite de ce début.
Merci beaucoup, j’espère vraiment poursuivre, ce cycle invite à y croire, on tâtonne, et j’aime beaucoup
Je lis ce texte après avoir pris connaissance de la #02 et je me dis que les débuts amplifiés encore et encore (L’histoire commence/Non ça a débuté comme ça/Voici comment les choses ont vraiment commencé) seraient matière à bulles de nuage… Merci !
Merci, Cécile, pour les pistes de réflexion ! Oui, on s’arrête un peu, et on retient, on amplifie. La 2 est assez intimidante, j’ai hâte de lire les textes qui en sortiront !