#construire #01 | En face du canal


elle est là, elle était là, j’avais mon journal puisque je lis en mangeant, j’avais aussi une demie-heure puisqu’il fallait reprendre le travail, je n’avais pas vraiment le temps ni le droit de couper mais à ce moment-là il n’y avait pas trop de monde et elle dans sa blouse à fleurs et sans manche elle servait je ne me souviens que de la choucroute, la tranche jambon, la rondelle de saucisson à l’ail le morceau de poitrine les pommes de terre, un plat du jour sinon un steak-frites, le diplo, le quart de rouge ou la carafe d’eau (j’ai toujours eu un problème avec l’alcool) (mais au travail il n’en était pas question – un type un jour est arrivé titubant l’haleine gravement endommagée, il s’appelait Jean-Paul ou quelque chose, je l’ai renvoyé chez lui immédiatement) la carafe d’eau donc, et son chemisier très serré aux poignets, des fleurs ou de la dentelle, elle ne souriait jamais sans doute parce qu’il lui manquait des dents de devant, quel âge soixante peut-être trente ou quarante de plus que moi, elle ne me calculait pas, des cheveux gris bouclés mis en pli, un collant en laine des basketts, prenait ma commande faisait oui de la tête, comme si c’était hier
le patron un gros type assez chauve portait un pantalon de boucher à petit carreaux bleus ou blancs une veste à six ou huit boutons dorés son torchon sur l’épaule, des sabots en plastique bleu lui riait beaucoup, on le voyait peu mais il buvait aussi, du pastis avec d’autres types de son âge, après le coup de feu, le même âge qu’elle pratiquement ce qui voulait dire qu’ils avaient connu la guerre, je ne savais pas qu’elle deviendrait ce qu’elle est devenue, je ne savais pas qu’elle irait finir ses jours en Argentine ou quelque part, Buenos Aires ou Montevideo – je ne savais même pas qu’elle les finirait, mais un peu comme pour tout le monde, il y a un moment où les choses cessent, c’est sans doute une espèce de repos, il n’est plus question de penser je suppose – Recife ou Bahia, ça pouvait d’ailleurs aussi bien être un livre mais c’est plus compliqué, avec un livre ou alors on pose la salière ou le pot de moutarde dessus c’est parfois insuffisant je préfère le journal puis cette mission s’est arrêtée, une année ou deux et tout ce coin de rue a été rasé, à la place des immeubles sociaux comme ils disent, dans leur langage ça veut dire bâclés mal insonorisés difficiles à chauffer, dans les verts je crois bien – mais je me trompe, ce sont des immeubles moyens, deux étages, assez coquets, pas cossus non plus mais d’assez bonne qualité il me semble – il y a longtemps que je ne suis plus allé dans ce quartier – cette ville, ce pays mais ils sont bien dans les verts – elle elle est toujours restée là, peut-être attendait-elle son heure qui peut savoir ce genre de choses ? Plus tard il lui est arrivé de sourire la main devant la bouche à des mots que le patron ou un autre éructait au bar, plus tard quand il n’y avait plus personne dans la salle – les nappes en papier blanc gaufré, les assiettes et les verres vides, les serviettes froissées abandonnées là en papier aussi bien, pas le genre d’endroit à serviette amidonnée non, je demandais l’addition, une fiche que le patron remplissait, pas elle, pour la compta, il était temps de reprendre

je ne sais s'il faut codiciller, je suis en retard, je n'ai pas perçu cette reprise avec l'hiver, la neige tout ça et bien d'autres choses - sur le feu (si c'est un feu) j'ai quatre ou cinq fers (ou faire), ou casseroles je ne sais pas exactement, je suis un peu perdu - quelque chose que je (ou qui) traîne c'est que le temps passe sans s'amenuiser mais passe et les choses restent un peu en suspens - des projets des besoins des envies le "bon qu'à ça" de l'autre Sam (m'a toujours fait penser aux diamants de crâne d'œuf), ici comme partout, tout est vrai - c'est pour ça l'image aussi -  embrayer peut-être et montrer qu'il y a des livres que je ne lirais jamais, je me méfie des livres comme je me méfie de moi-même quand je sors d'un rêve en forme de cauchemar, j'ai le sentiment qu'ils me parlent mais que je ne comprends pas complètement ce qu'ils me disent tout en sachant parfaitement que les choses dites écrites lues s'insinuent échafaudent finissent sans doute par construire des murs qu'il faudra(it) abattre - réformer reformer reconditionner (comme on dit maintenant - codm) remettre encore à nouveau sur le métier - comme un peu pour l'atelier j'ai passé l'âge de vouloir devenir - ai-je passé l'âge de vouloir venir ? j'ai oublié, je pense à la lettre qu'il faudrait écrire à l'éditeur l'éditrice à quelqu'une, cette note d'intention comme il y en a de musique cette histoire sans tête ni queue qui "reste là, têtue comme une bourrique" 
on verra

suite de commencement
et puis un autre jour, une autre fois, un peu plus loin, un matin vers onze heures, j’arrivai au travail et elle, elle était là attendant l’autobus je suppose, je l’ai saluée, elle m’a fait oui de la tête, alors comment ça va ? elle était en manteau mais elle portait toujours on pouvait la voir sa blouse à fleurs, c’était en automne il me semble bien, on avait fini par se connaître un peu, à peine bonjour-bonsoir comme des voisins, qu’on était d’ailleurs, elle vivait dans le quartier et moi j’y travaillais, elles sont belles ces maisons qu’ils ont mises à la place hein – elle souriait un peu – vous y habitez ? non je viens juste chercher de la viande je n’habite plus ici depuis que Joseph est mort, une crise cardiaque qui l’a emporté, d’un seul coup, sans souffrir, rien d’un seul coup, comme une armoire qui vous tombe dessus

A propos de Piero Cohen-Hadria

(c'est plus facile avec les liens) la bio ça peut-être là : https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article625#nb10" et le site plutôt là : <a href="https://www.pendantleweekend.net/ les (*) réfèrent à des entrées (ou étiquettes) du blog pendant le week-end

14 commentaires à propos de “#construire #01 | En face du canal”

  1. Je suis totalement fan. Ta façon de jouer avec le texte de référence d’une part, avec Céline d’autre part, ce style tellement maîtrisé dans son apparence de bazar populaire. Même les énumérations sans virgules, qui m’irritent de plus en plus tant elles me paraissent un lieu commun stylistique à notre époque, eh bien dans ton texte je trouve que ça passe pour mieux qu’un effet de mode, quelque chose d’authentique. Bref je suis fan.

  2. On la voit si bien avec l’indécidable motif des manches aux poignets. C’est fort. ( et cette armoire qui vous tombe dessus, c’est ça juste ça ) je ne me méfie pas des livres, à tord c’est certain, je me méfie des promesses, à cause des armoires je suppose. Merci à toi.

  3. J’ai pris grand plaisir à te lire Piero.
    L’ambiance générale du texte. Ta manière de dire les choses : le bar, les personnages, l’arrêt de bus.
    Tendresse pour la serveuse, le portrait que tu en dresses, ses dents qui l’empêchent de sourire, son collant de laine, la mort de son mari.
    Qu’il est beau ce texte !
    Merci.

    • @Cécile Marmonnier : (et aussi la lectrice – je blââââgue) tant mieux si l’incise contribue – c’est sans intention préalable (en vrai j’avais commencé par « (Non mais j’en sais rien, où quand comment, en plus j’en ai rien à cirer comme disait l’autre, à battre foutre faire taper, c’est un peu égal)  » – je l’ai enlevé c’était un peu trop intestin stuveux – en tout cas merci à toi Cécile

Laisser un commentaire