#construire #01 | jour de pluie

Ce jour-là, le ciel était gris. Un gris d’hiver. Il pleuvait. Il a plus très tôt le matin. Peut-être même a-t-il commencé de pleuvoir dans la nuit mais je ne saurais l’affirmer. Le fait est que lorsque je me suis éveillé, que je me suis levé et que j’ai ouvert les rideaux, il pleuvait. Il pleuvait déjà très fort. En d’autres circonstances, j’aurais dû renoncer à mon rendez-vous. Si j’avais été attentif aux alertes, je ne serais probablement pas sorti. J’aurais reporté à plus tard. Un simple appel téléphonique aurait suffi. Mais je n’écoute pas les bulletins météo. Et je devais impérativement me rendre chez mon médecin pour le renouvellement de mon ordonnance. J’allais manquer de médicaments. Il y avait urgence. Dans l’urgence donc, je suis sorti. J’ai profité d’une accalmie pour revêtir mon pardessus et filer à toutes jambes en direction du cabinet médical. L’accalmie a été de courte durée. Tandis que je remontais la rue, la pluie a redoublé de violence. Le ciel était noir maintenant. Un noir d’ébène lacéré d’éclairs. Je me suis réfugié sous un abribus. Imaginez. Je n’étais pas seul. Nous étions serrés les uns contre les autres. De plus en plus serrés pour faire place aux nouveaux arrivants. Les gens couraient dans tous les sens. C’était un peu la panique. Je remarquai, sur le trottoir d’en face, un vieil homme recroquevillé. Il paraissait hagard. Il était tétanisé. Il avait relevé le col de sa veste de tweed. Il n’avait rien pour se protéger. Pas même un parapluie. J’ai traversé en zigzaguant au milieu d’une forêt de voitures enchevêtrées. Les conducteurs étaient fous de rage. Ils klaxonnaient. C’était une cacophonie de timbres rauques. Le vent, le tonnerre, le tintamarre, on ne s’entendait plus. Je me suis approché de lui. Je n’ai même pas tenté de lui adresser la parole. Je l’ai pris par le bras et je l’ai emmené avec moi. Le cabinet médical n’était plus qu’à une centaine de mètres mais il claudiquait et nous marchions lentement. Nous étions tous les deux trempés. Je sentais l’eau de pluie glisser entre mes omoplates, dans mon dos, le long de mes cuisses. Il y avait de l’eau partout. Je n’étais plus moi. J’étais la pluie. 

Quelques minutes plus tard, nous étions assis dans la salle d’attente. Je lui ai retiré sa veste. Il grelottait. Nous étions seuls. Le médecin avait laissé un mot sur la table basse où gisaient des magazines froissés. Il avait dû s’absenter. Il n’allait pas tarder à revenir. Le vieil homme me dévisageait. Je lui demandai son nom mais il demeura muet. Je le laissai reprendre sa respiration. Un peu plus tard, je lui ai demandé où il habitait. Il n’a pas répondu. J’ai voulu le rassurer. Je lui ai expliqué que le médecin allait s’occuper de lui. Il tremblait. Il pourrait bientôt boire un café pour se réchauffer. Et la pluie finirait par cesser. 

Le médecin a fait de son mieux. Les secours sont arrivés peu de temps après que nous les ayons appelés. Je n’ai pas voulu le laisser seul. J’ignore pourquoi, par quel sentiment étrange, comme si j’avais déjà vécu cette scène mais sans pouvoir la situer précisément dans le temps, je me sentais attaché à lui.  Les pompiers ont accepté que je l’accompagne. Je suis monté avec lui dans l’ambulance. Dans la précipitation, j’ai oublié mon ordonnance. Nous avons été conduits à l’hôpital. A notre arrivée, les soignants m’ont demandé si j’étais de la famille. Sans réfléchir, j’ai répondu oui. Voilà comment tout a commencé.

A propos de Serge Bonnery

Autodidacte, passionné de littérature en général et de poésie en particulier. J’ai publié trois récits (éditions de l’Amourier et éditions Le Temps qu’il Fait) ainsi que des textes dans des ouvrages collectifs et des revues. Je réalise parfois des livres d’artistes dans la compagnie de peintres et de photographes. Je pratique pour l’essentiel l’écriture de fragments. Ma participation aux ateliers de François Bon revêt un double enjeu : développer et améliorer mon écriture du fragment ; faire de l’écriture une pratique quotidienne. Mon blog : https://sergebonnery.com

8 commentaires à propos de “#construire #01 | jour de pluie”

  1. Une sorte de simplicité du texte qui lui donne de la force. Et puis…Il y avait de l’eau partout. Je n’étais plus moi. J’étais la pluie. Et cette tension. Un texte qui court, jusqu’à cet homme, ce cabinet médical, cet ami à venir. Je le dis mal, mais voilà j’ai beaucoup aimé.

  2. La pluie pour entrer dans le texte, la pluie tout au long du texte, et de plus en plus imposante, violente. Elle donne le ton, accompagne la lecture.
    Ce chaos dans la ville : les gens qui courent partout, les conducteurs fous de rage, les klaxons…
    J’aime beaucoup l’image des gens serrés – de plus en plus – sous l’abribus. On sent l’oppression qui s’en dégage.
    Et l’eau qui coule partout sur le corps. « Etre la pluie », beau.
    Et la rencontre qui naît de cette pluie, silence, méfiance peut-être, une amitié à venir ?
    Bravo pour ce texte, et merci !

  3. (il me manque juste un petit rien – avant « Imaginez » (c’est ce que j’ai fait imaginez-vous) : le refuge sous l’abribus, avec ou sans parapluie ? – sans sans doute – ou avec ? – le cabinet n’est pas si loin je me dis) les klaxons les trombes d’eau le tonnerre les cris les gens fous de rage : formidables préventions…

  4. Je crois que ce qui tient la lecture, c’est qu’au réel décrit avec précision se mêle une étrangeté, dans l’exagération météorologique, dans l’image de l’abribus plein d’une foule qui semble elle-même déborder, un peu comme dans Epépé. Un début prometteur…

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