J’ai longtemps hésité sur le moment où je devais commencer mon récit. J’aurai pu choisir le jour où on a sauvé un goéland, avec Myrrha. Ou le jour où on a trouvé une morte sur la falaise. Ou encore le jour où je me suis battu avec mon frère. Ça aurait pu être avant ma naissance même. Mais j’ai choisi ce jour là, un banal dimanche du mois de mars ou d’avril, de mes douze ans, où il pleuvait dehors et où je m’ennuyais dans ma chambre. Encore aujourd’hui, je ne suis pas certain que ce soit vraiment le jour où j’ai perçu le Vent pour la première fois. Mais c’est le premier jour où j’ai menti à mon grand-père. Comme vous, vous ne connaissez pas mon grand-père et que vous ne savez pas quelle relation nous avons lui et moi, peut-être que ça ne va pas vous impressionner comme début de récit. Peut-être que vous imaginez que tous les enfants mentent à leurs proches. Qu’ils disent qu’ils n’ont pas fini le gâteau, qu’ils n’ont pas eu de mauvaises notes, qu’ils ne savent pas qui a cassé le miroir de la salle de bain. Que ce n’est pas eux qui ont commencé cette bagarre. Moi je n’avais jamais menti à mon grand-père. J’avais fait des choses interdites, comme écouter aux portes, lire sous la couverture après l’heure du coucher, allumer sa pipe quand il n’était pas là. Parfois je m’étais fait attraper, d’autres fois non. Mais je ne lui avais jamais menti. Comme vous ne connaissez pas mon grand-père et que vous ne me connaissez pas encore, peut-être que cette information pour vous a peu de sens. Et peut-être que le fait que je commence mon récit ce jour là a peu d’impact. Pour moi, tout a commencé ce jour là. Encore aujourd’hui je ne suis pas certain que le Vent a soufflé ce jour là. Que mes volets qui ont claqué ont été poussés par le Vent. Mais c’est que le Vent fait. Il nous pousse à faire des choses. Myrrha dit toujours que le Vent n’est pas dangereux en soi. Que le problème c’est ce qu’il nous pousse à faire. Papy Joseph me dira quelque chose qui ressemble à ce que dit Myrrha un soir. Je serais allongé dans mon lit, ce sera après l’histoire du goéland, et il me dira que le Vent nous pousse à nous positionner. A révéler qui nous sommes. Souvent, je pense à ce jour là. A ce dimanche-là. Je ne me suis jamais dit que ce qui va arriver ensuite serait différent si je n’avais pas menti. Que mon récit serait différent si je n’avais pas menti. Mais je me suis souvent dit que moi, j’aurai été différent si je n’avais pas menti.
4 commentaires à propos de “#construire #01 | Le mensonge”
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on va sans doute connaitre cette relation (on l’espère) – mais avant, peut-être, cette comptine du poète (urbaine, il est vrai) : https://www.youtube.com/watch?v=s2NF6Bh5C3o
Une angoisse sourde traverse ce texte, elle est tapie sous les mots : mais qu’est-ce qui va nous tomber dessus dans les prochaines pages ? Quel commencement ! Très original et très fort.
Comme ça creuse en nous. Et cette belle chute.
Me voilà embarquée. Le Vent, le grand-père, le mensonge, ce dimanche. Je veux entrer dans le récit !