#construire # 02 | «Le fait d’écrire» 

 … « Choses de l’exil » : appartenances, déchirures, chocs, livres ou musiques, et ainsi de suite …

Julie – Appartenances iraniennes et russes, déchirures : quitter mes parents. Maria – Appartenances portugaises, maison d’enfance chez mes grands-parents, une maison où il y avait des citronniers et des orangers ; Djedjiga – kabyle, musique préférée « Douroub Ouahra » écrit par Mouloude Feraoune ; Ibana – née à Lima, ses livres et musiques chocs : « Ciena nos de soledad » de Gabriel Garcia Marques, « Vingt poemas de amor » de Pablo Neruda, « Metamorphosis » de Kafka, Julieta Venegas « Revolution ». Gloria – Appartenances européenne, indienne d’Amazonie et africaine, chocs : départ pour Rio, voyager seule en Europe. Nourredine – Appartenances marocaines berbères, déchirure : mon niveau d’études, chocs : Victor Hugo, Zinedine Zidane. Josélia – Déchirures : papa soldat décédé quand j’avais 11 ans, grand-mère qui meurt dans mes bras. Yan (belle fleur en chinois) – Appartenances chinoises et plus précisément Fudhou (sud-est de la Chine), chocs : Celine Dion. Naïma – Naissance en 1984 à Bouarfa, sur mes papiers d’identité née le 00/00/84, papa soldat. Rindra – Appartenances malgaches (Merina centre de l’Ile), milieu chrétien, fille unique, papa dans l’administratif, maman vendeuse, déchirures : quitter mes parents, suivre mon mari. Jean-Pierre – Appartenances : mélange français portugais et indien brésilien, chocs = premier chef, premier amour. Nathalya – Appartenances : grand-mère bulgare, grand-père polonais, chocs : Stendhal, Dostoïevsky, Tolstoï, Michael Jackson. Patricia Monica – Appartenances péruviennes et basco espagnoles – descendante du libérateur José Galvez Egusquiza d’origine basque, milieu : papa avocat, magistrat à la cour suprême de Lima ; maman cadre supérieure au Ministère de l’éducation (Doctorat en littérature), choc : le terrorisme au Pérou dans les années 80, rêve : aimer la France comme mon pays. Elia – péruvienne, chocs : voir mon père dans un cercueil, voir mon visage dans un miroir après mon accident à l’âge de 16 ans, rêve : faire le tour du monde en vélo avec ma famille, livres préférés : « Paula » d’Isabelle Allende, « Ruinas Circulares » de Borges, « Le rossignol et la rose » d’Oscar Wilde et « La trilogie new yorkaise » de Paul Auster. Ana – Maison d’enfance Mariane Gragale, Ave : 58.E/29Y31 # 2906 à Cienfuegos, Cuba, rêve : être militaire. Marcia – Milieu modeste, mère qui travaille dans une ferme pour exporter des oranges, choc et déchirure : arrêter l’école après la séparation de mes parents, rêves : devenir mère, écrire un livre.

… « Choses difficiles à dire » : je ne sais pas bien où j’habite; je ne sais plus si je t’aime ; Monsieur vous avez un petit morceau de viande entre les dents ; chaque jour du lit à la cuisine, de la cuisine au canapé, la télé pour empêcher le silence. « Choses pénibles » : j’ai fait pipi dans mon pantalon ; je suis seul toujours et partout ; je m’ennuie au fond de la classe ; peut-être parce que je n’ai pas de chez moi ; A quatre pattes dans le supermarché ? Oui, je cherche une pièce sous le présentoir. « Choses à voir » : la naissance d’une chèvre. « Choses lumineuses » : la grâce d’une chatte, l’aube et le coucher du soleil, un bisou volant de mon fils en partant à l’école. « Choses qui font battre le cœur » : être au sommet d’une montagne et regarder en bas. « Choses vulgaires » : habiller son chien chez un grand couturier. Quand donc est-on chez soi ?

… « Choses valises-mémoires » : une pincée de terre du terrain vague en bas de chez moi ; quelque part dans un coin de ma tête, la vitrine d’une galerie d’art avec ces portraits, couleurs colères – détenus menottés de l’Apartheid, alignés en files de six en traversant la ville à pied ; mes disques de rock ; la photo de cette jeune et jolie Afghane qui regarde l’objectif avec un léger sourire, sous son foulard mauve, son nez et ses oreilles coupés au couteau par des talibans ; moi dans cette ferme perchée sur un tronçon d’arbre qui me penche vers le groin d’un cochon fouillant dans sa mare de boue ; un mouchoir blanc ; la photo de ce jeune homme torse nu brandissant un drapeau palestinien d’une main et un lance pierre de l’autre ; moi petit qui regarde impuissant mon ballon de l’autre côté de l’immense grille ; un homme dans sa doudoune couché au milieu d’un couloir de métro ; moi ado assise au bord de mon lit en pyjama, et au sol ma sœur adossée contre le second petit lit de notre chambre qui détricote un pullover ; « Souvenirs d’un âne », mon premier livre en arménien ; « Sans famille » d’Hector Malot, mon premier livre épais ; moi qui ne comprend pas que les barbelés tout gris à ma gauche sont ceux d’un camp palestinien ; la photo où je pleure ; Le Robert.

… « Choses écrites, ou dites, par Roland Barthes ou à son propos » : France Culture – La Cie des œuvres – Episode 3/4 : « Le dernier fidèle de l’écriture » : Variations sur l’écriture, Le Plaisir du texte, La préparation au roman : « L’écriture s’écrit, vous écrit » ; le « trait » ; les « traces écrites » ; la « notation » ; « Du vouloir écrire au pouvoir écrire » versus « Du désir d’écrire au fait d’écrire ». La calligraphie, le rythme. Ecrire ou la jouissance qui jaillit, étonne de soi, ébranle, divise, dépersonnalise, fissure – cette jouissance dépasse les seuls plaisirs et désirs. L’écriture doit interroger.

 « Choses-signes » à moitié effacées sur les bancs des villes, dans l’envolée hypnotique d’étourneaux, dans le premier paragraphe de ce texte – empruntées à mes élèves de Français Langue Etrangères avec qui, ma collègue et moi, avons conçu le petit ouvrage Passe Portes en l’année 2005 ; … Choses- signes, dans cette phrase de Leopold Sedar Senghor tirée de Comme les lamentins vont boire à la source : « Il suffit de nommer la chose pour qu’apparaisse le sens sous le signe »….et dans les phrases du livre de Barbara Cassin – La Nostalgie. Quand donc est-on chez soi ?

Or donc, au milieu de toutes ces choses, ces emprunts, ces signes, ces détours de ponctuation … Ai-je nommé, compris ce qui me porte et m’interroge ? Qu’est ce que j’habite ? Qu’est-ce qui m’habite ?

Qui et qu’est ce qui est étranger ? Qui est l’autre, le même ? (M’ême-t-il-t-elle comme un·e autre ?). Ce quelqu’un, cette personne, étrange, dans le manteau de cette allée ( allées et venues), dans ce lit (à une ou deux places, ce pieu, ce plumard, cette natte, cette litière ?) – dans ce métro, cette tente, cette cabane, cette baraque, (une bicoque, une cahute, une case, une masure, une hutte, une loge, une paillote, un logis, un igloo.. ), cette maison … (ici ?), cette bâtisse, cette demeure (là-bas ?) … – ce quartier (Cette portion ? Quelle portion dans cette banlieue, cette cité, ce ghetto, ce camp… ce pays… ce monde… ? ) – cette nuit, ce jour (les deux) – cet hier de demain (les deux), ce demain de jamais, ce demain sans lendemain … Comment savoir ? Quand, et, où, est, le chez soi (presque au bord, tout contre, loin de… ) ? Enracinement, passage, plantage, naufrage, (errance hors sol ou instant d’éternité, là). Là, jusqu’à quand ? Repartir (dans quel sens), rentrer (par où), à la maison ?

Circulez !

Aspirer à ne pas cesser de : se perdre, séjourner, s’exiler, s’accueillir (être, rester, désirer la partance du retour), écrire, et ainsi de suite.

A propos de Yael

Je me balade entre théâtre et écriture. Avec le Tiers livre, j'ai envie de me surprendre, de jouer plus ! Sinon souvent scotchée de réaliser comment l’invisibilité finit toujours par poindre et surgir avec fracas. Je voudrais incarner par l’écriture ce trouble profond. Plus que jamais aujourd'hui. "Un dimanche à Auschwitz," Yaël Uzan-Holveck (orchestration d'extraits d'interviews) et Laurent Wajnberg (photographies), éd. de l'Aube, 2003, réédition 2024

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