#construire #03 | Fin de vie

« Son temps se désagrège dans une morne continuité. »
Maylis de Kerangal

Le sol se dérobe sous son pied. Le vieil homme suspend la marche pour retrouver un semblant d’équilibre lequel n’a plus. Aussi bien il dort debout. Prisonnier du corps otage de l’esprit.

Le soleil voilé sur la route c’est un disque hydrophile à l’ouest de ce matin de janvier blafard derrière un rideau blanc. On perçoit tout près le ciel bleu délavé, il n’y a qu’à tendre la main pour retenir cette crinière effilochée. La vitesse du véhicule amplifie le vol aérien de cette chevauchée céleste jusqu’à ce que l’hostie géante disparaisse après le virage.

L’incomplétude du geste la sclérose du mouvement tout en lui indique la désertion du corps mais pas encore l’abdication. On sent la pesanteur des membres la résistance de l’air réfractaire à l’avancement d’un pied au déploiement d’une jambe à l’aisance de la marche enfin le corps dégagé les bras chorégraphiant cette danse à moins qu’une main ne soit dans la poche du pantalon la tête haute le regard droit les omoplates pointent comme les arceaux d’un cintre le maintien est bancal les hanches ne sont plus d’équerre le dos tire sur la gauche

son regard le plus souvent vide s’abreuve d’images. Seuls les fantômes peuplent ses nuits en course folle de petits personnages ailés. Pégase l’entraîne loin de nous revient incessamment le tarabuste l’oblige à se lever à se perdre dans les couloirs, véritable épreuve dont il sort exténué

les farfadets envahissent maintenant ses jours se multiplient sur les murs de la chambre sur le chambranle de la porte où il essaie en vain de les écraser du doigt comme on le ferait d’un moustique mais leur espièglerie enfantine se joue de lui qui finalement abandonne laisse tomber sa main pendre le bras franchissant la porte d’un pas toujours plus malaisé le même pas mal assuré de l’enfant que le corps a mémorisé profondément ressurgi de nulle part désordonné confus et reproduit inlassablement alors que la conscience s’évanouit

l’astre du jour met du temps à s’éteindre. Déjà les jours rallongent tandis que son état décline proportionnellement aux jours qui gagnent sur la nuit ce qu’il perd le jour

sa lenteur n’a d’égale que la ténacité d’être encore debout ce corps contenu tout entier poursuit le vain but d’avancer alors qu’il n’a plus d’endroit où aller semblant avoir atteint la limite au-delà de laquelle il ne sera plus. Déjà il n’est plus il est au bord du précipice immanquablement il va tomber mais au lieu de choir le long de la paroi rocheuse il déplie des ailes argentées et s’élève majestueux dans les airs à la vitesse de la marée

ses dernières forces éclatent comme pétillent des cristaux de sucre – effervescence dont les bulles remontant à la surface se posent sur la transparence fragile de notre ciel afin qu’on n’oublie pas son dernier instant de grâce

A propos de Cécile Marmonnier

Elle s’appelle Sotta, Cécile Sotta. Elle a surtout vécu à Lyon. Elle a été ou aurait voulu être marchande de bonbons, pompier, dame-pipi, archéologue, cantinière, professeure de lettres certifiée. Maintenant elle est mouette et fermière. En vrai elle n’est pas ici elle est là-bas. Elle s’entoure de beaucoup de livres et les transporte avec elle dans un sac. Parfois dans un carton quand il ne pleut pas. Elle n’a pas assez d’oreilles pour les langues étrangères ni de mémoire sur son disque dur. Alors elle écrit. Sur des cahiers sur des carnets sur des bouts de papier en nombre. Et elle anime des ateliers d’écriture pour ne pas oublier de vivre ni d'écrire.

Laisser un commentaire