#construire #03 | le pion qui ne voyait rien

Vous Dire que c’était pénible de travailler dans cet endroit ne vous aide en rien mais c’est la vérité: c’était vraiment pénible d’y travailler… C’est une ancienne usine imaginez ça… installer un lycée dans une usine quelle idée mais il fallait parer au plus urgent. Les salles trop grandes, impossibles à chauffer et des piliers en plein milieu derrière lesquels se planquent  les cancres et les bavards. Et comme le bâtiment n’était pas suffisant, on a construit trois préfabriqués dans cette immense cour, et derrière tellement de recoins parmi les arbres pour masquer toutes sortes de bêtises… et cette cour! Mon dieu cette cour! Immense, creusée en son milieu si bien que les jours de pluie Ça nous faisait un véritable lac et les gosses s.entassaient autour… comment voulez-vous surveiller tout ça?  Comment voulez-vous ? Et ce n’est pas faute de faire des rondes et des rondes mais pour faire un seul tour ça prend bien dix minutes et la récréation est terminée alors bien sûr on ne peut avoir l’œil sur tout, d’autant que les élèves se dispersent dans tous les coins, c’est interdit mais ils le font quand même et ça n’aide pas à les repérer…600 gamins comment voulez-vous qu’on les reconnaisse? Alors oui bien sûr, oui, les demi-pensionnaires sont moins nombreux, on finit par les connaître… oui, bien sûr mais ce petit, n’est-ce pas, bien discret, chétif, du genre à raser les murs voyez-vous il n’attirait pas beaucoup l’attention alors que voulez-vous, je ne l’identifie pas bien, juste une petite silhouette malingre, oui peut-être des cheveux en broussaille et des pantalons trop courts, un pauvre gosse en somme on en a parfois, oui ses feux de planchers quand j’y réfléchis je les avais repérés, et les voyant passer affleurait dans mon esprit cette formule: »le pauvre gosse » mais rien de plus, il ne posait pas de problème, les pauvres gosses ça existe, qu’est-ce qu’on y peut?sa bobine, je ne me la rappelle même pas en fait. Dans ce lycée c’est une population plutôt gâtée, les parents ont de quoi, ils sont bien habillés, et à la mode enfin pour ce que j’en sais, la mode, moi, j’y connais rien et je m’en fous, il y a tout de même plus important, mais je remarque bien que des fois les petits ont des blousons en vrai cuir, tout de même quel gâchis hein? On n’a peut-être pas été assez attentifs en fin de compte… vous me montrez sa photo et ça ne m’évoque pas grand chose, je le confonds peut-être avec un autre parce qu’après tout des pauvres gosses on en a quand même plusieurs, on ne les traite pas à part, ça ne serait pas professionnel, donc je ne l’identifie pas clairement, il m’évoque une image vague mais alors très vague, si je l’ai repris une fois pour bavardage ce môme c’est le bout du monde. Vous comprenez moi faut surtout que je repère les fortes têtes, un peu comme vous d’ailleurs… c’est du genre à se planquer derrière ses cheveux et de là-dessous glisser des regards en coin, pas de quoi s’inquiéter au final, enfin vous me comprenez… peut-être du genre aussi à aller se planquer derrière les préfabriqués, mais pas pour faire des conneries non, pas pour fumer, ou se tripoter parce que là c’est appel aux parents et trois jours de renvoi, mais ce gosse non, pas le genre, juste à se planquer derrière pour être tranquille peut-être, parce qu’au centre c’est le charivari permanent,  ça s’égosille et ça court dans tous les sens alors que les recoins c’est interdit à cause de leurs conneries et pour la sécurité bien sûr s’ils grimpent aux arbres par exemple ça s’est vu, ou s’ils se mettent des peignées… donc on les rameute, bien obligés, ce serait plus facile s’il y avait des barrières mais non pas de barrières, remarquez les barrières ils n’hésiteraient pas à grimper dessus, c’est comme ça les gosses, intenables si vous voulez mon avis… Non? Bon sans barrières ils se dispersent et nous on les rameute sans arrêt c’est fatigant à la longue de toujours dire la même chose enfin bon c’est le métier on passe notre temps à les débusquer derrière les préfabriqués pour les ramener au centre mais quand il pleut comme il a plu ce jour là et les jours précédents’ ben au centre c’est un lac vous comprenez, la cour est réduite de moitié , ils sont les uns sur les autres pour ainsi dire et comme dès qu’il y a un truc à ne pas faire ils se précipitent pour le faire, ils s’en donnent à cœur joie et ils se poussent pour se foutre à l’eau c’est leur grand jeu et nous sans jeu de mot on est débordés donc ce jour-là on a été bien sûr débordés à brailler après eux pour qu’ils ne se foutent pas à l’eau alors derrière, on n’a pas pu y aller voyez-vous mais ce petit là je ne crois pas l’avoir vu de la journée, je peux me tromper, 600 élèves pensez! Mais vous comprenez comme il devait être du genre à passer inaperçu, il n’était pas un sujet de préoccupation, à force de raser les murs, s’ils étaient tous comme ça ce serait plus facile, croyez-moi, enfin je veux dire, pas s’ils faisaient ce qu’il a fini par faire bien sûr, non mais sa tranquillité, sa timidité… enfin vous me comprenez…

A propos de Catherine Plée

Je sais pas qui suis-je ? Quelqu'un quelque part, je crois, qui veut écrire depuis bien longtemps, écrit régulièrement, beaucoup plus sérieusement depuis la découverte de Tierslivre et est bien contente de retrouver la bande des dingues du clavier...

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