#construire #03 | ce que ça disait

Ce matin j’entre dans le salon chaotique, ses renvois de clopes et cendres froides, deux odeurs différentes. Je suis experte pour les distinguer, moi, la claustrée du fond du bocal. (J’ai remarqué qu’il rétrécit sans fin, je peux pas expliquer vraiment  — aussi c’est plus fort que moi : je décourage les dernières civilités, j’épuise les visiteurs et leurs amabilités faciles.) La fumée froide râcle un peu ma gorge, un picotement léger et familier me réclame la première bouffée âcre. Puis toutes les autres. Le paquet va y passer. La cendre froide, elle, c’est une odeur fermée. Définitive. N’espère plus rien. J’ai en léger dégoût — sans oublier la poussière — désagréable et indissociable — grise d’odeur. Tout ça flotte dans la pénombre du volet roulant baissé… Autour les échafaudages d’étagères, surchargées de livres. Sans eux je crève. Je peux pas dire moins ni mieux. Ça date de quand j’étais gamine, coincée avec la mère et les deux autres vieilles. Sans bouger sans déranger ; pas me faire remarquer, gommée, nulle de rage avalée.  T’as qu’à prendre un livre pour t’occuper. L’air que ça faisait vibrer les mots entre les pages, le monde que ça faisait, la vie que ça me ferait encore. Au milieu la table marocaine, finement sculptée, sous l’empilement des revues, les tasses à moitié vides, les cendriers pleins. Dans les coins les trois fauteuils trapus avec les couvertures délavées et froissées. À côté le panier en osier pour le coussin du chat. Con ce chat. Passe sa vie à chier partout, ça me défoule lui crier dessus tous les matins, quand je vois derrière la porte, pile à côté de la litière, ça, puant. Sur la serpillère. Je l’engueule comme la mort de moi, inséparables. Sale con qu’est-ce que tu m’emmerdes tu le fais exprès. Après je me cogne entre les obstacles vers la grande fenêtre, je monte puis rabaisse le store en toute vitesse, faisant tournoyer la manivelle d’une main, comme un lasso. J’ai bien senti la moue crispée sur mon visage amaigri de plus rien, et la pâle grimace de douleur, comme un coup invisible. J’ai rabattu à toute allure, d’une main la farine moulue derrière la vitre. Elle me déchire les yeux, me brûle, me traverse la peau comme par infiltration, une intense flambée de blanc, dévorante, lancée depuis le crépi clair de la maison d’en face. Dans ce matin je sais que partout des gens levés lavés vêtus nourris marchent entre les façades, dans les rues ; je sais qu’ils sillonnent les trottoirs. Dans les grandes villes j’ai bien vu leurs manèges quand j’habitais près la gare, c’est comme les bancs de poisson lorsqu’ils s’engouffrent par vagues dans les nasses de métro, en dégringolant les escaliers invisibles — ou bien solitaires, pressés — sinon par deux, enveloppés de paroles inutiles. Je sais bien que la variété est grande de meubler la ville avec des corps, la variété est grande de se noyer dans les flaques d’ombres ou se calciner aux rayons de soleil. Dans le bourg ici c’est plus réduit, et chaque jour ça meurt un peu plus : des vitrines bouchées de panneaux bois. Moi, quand je sors (et de moins en moins, je me rétrécis avec le bocal !) la lumière me fait baisser la tête, relever la cagoule, fixer la pointe des chaussures par deux, comme des gendarmes à motos s’amuseraient à se passer l’un devant, l’autre derrière, et alternatif. Ce trop de photons et d’ondes électromagnétiques, c’est comme buter contre un mur — tomber dans l’aveuglant repoussant — ensuite vomie, régurgitée de bile acide. Hier le médecin m’a dit que c’est la faute d’une peau qui me pousse sur les yeux et qu’il faudra m’en occuper quand j’aurai la possibilité mais que là c’est pas trop le moment. L’autre maladie est revenue, me bouffe tout le devant et le dedans. Je fais comme avant, la première fois qu’elle est venue : je me suis coupée en deux, celle qui regarde — celle qui détourne les yeux. Alors ce matin j’ai pris le livre au hasard sur l’étagère en feuilletant pour de l’écriture grosse et c’est là que j’ai commencé à lire ce que ça disait.

Laisser un commentaire