J’avais huit ans, j’étais à l’école et ma maîtresse m’avait puni. Parce que je rêvassais. Parce que je regardais derrière la fenêtre et que les hirondelles qui sillonnaient le ciel m’avaient emporté. Parce qu’à ce moment précis, je n’étais plus l’un de ses élèves, mais un esprit vagabond, un oiseau porté par un filet d’air. J’ai toujours regardé vers le ciel. J’ai toujours eu la tête en l’air. J’ai toujours voulu être un oiseau.
J’avais quinze ans, j’étais à l’hôpital, couché dans un lit avec les deux jambes plâtrées et un corset qui me maintenait immobile. Sauf un bras, quelques doigts, les yeux. Sauf l’imagination. Je n’aurais pas dû sauter du 1er étage avec les ailes articulées faites de bois et de plumes que j’avais fabriquées. Je n’aurais pas dû sauter, je n’étais pas prêt. Mon esprit n’était pas prêt. J’ai toujours voulu être un oiseau.
J’avais vingt-huit ans et je traversais le ciel. Je survolais le monde aux commandes d’un avion qui ronronnait jusque dans mes tripes. Lorsque je décollais, j’imaginais l’air froid caresser mon visage. Parfois, lorsque je traversais les nuages, je fermais les yeux pour mieux sentir les gouttes d’eau me griffer les joues. Souvent, je tutoyais le soleil dans mon rêve d’Icare ou je conversais avec les étoiles lors de ces vols de nuit que j’aimais tant. J’ai toujours voulu être un oiseau.
J’ai appuyé sur le bouton rouge. Comme je l’avais déjà fait des dizaines de fois à l’entraînement dans le simulateur de vol. J’ai appuyé sur le bouton rouge et la bombe est tombée. J’étais en train de flâner avec les oiseaux et je n’ai pas compris tout de suite ce qu’il se passait. Mon esprit jouait avec un courant d’air quand un déluge de feu m’a saisi dans sa main. J’ai senti les doigts incandescents se fermer sur moi, le ciel rougissait d’une lueur ascendante. Je ne volais plus, je tombais vers le ciel.
Je ne pouvais pas imaginer les ruines. Je ne pouvais pas compter les morts, les enfants qui devenaient des oiseaux, les rêveurs qui s’envolaient vers les nuages, les poétesses qui parcouraient les imaginaires. Je ne voulais pas croire aux cendres que je laissais derrière moi, je voulais juste habiter le ciel. Un nuage de fumée noire m’a emmailloté dans son linceul, j’ai toujours voulu être un oiseau.
Lorsque la carlingue du bombardier a commencé à se fissurer, les mots des livres en fumée de la bibliothèque Takida se sont joints à moi. Lorsque les moteurs ont explosé, j’ai senti l’âme des Cénaclières de Vancouver me porter dans l’obscurité. Lorsque mon esprit a quitté mon corps en train de fondre avec les autres corps, mon rêve a pris fin brusquement.
Je suis devenu un oiseau.

Par bien des entrées, ton texte me parle, me plaît, m’inspire, me porte à relire le Poids des Secrets et à continuer mon petit chantier volatile, d’un autre noir. Comptes-tu développer cela dans une forme plus longue ?
JLuc, texte magnifique. Merci de continuer ton exploration des Cénaclières. C’est très fort