Dans les années 1970, il était facile de remonter un dossier dans la pile. J’ai simplement accéléré les choses. J’étais directeur adjoint à l’Aide sociale à l’enfance de Paris, l’un de ceux en charge du placement familial. J’avais accepté une proposition inhabituelle d’un ami proche, très proche. Un entretien dans son appartement du xve arrondissement. Les pièces s’ouvraient les unes sur les autres selon l’ancienne distribution. Il connaissait bien le couple, l’homme était son frère. Il avait insisté pour que cette première rencontre officieuse se déroule dans un cadre plus chaleureux que les locaux administratifs de l’Aide sociale à l’enfance, arguant que cela permettrait à chacun d’être plus à l’aise. Dans le salon où trônait un poste de télévision en bois sombre.
Je m’étais assis dans le fauteuil qui faisait face au canapé recouvert d’un tissu à motifs géométriques orangés et bruns. Quelques bruits montaient de la rue, le vrombissement d’une voiture, une portière qu’on claque un peu fort.
Il avait préparé du café dans une cafetière italienne en aluminium et disposé sur un plateau des tasses, un sucrier en verre taillé, et une assiette de petits-beurre. Il allait et venait entre la cuisine et le salon, vérifiant que tout était en ordre, rajustant les rideaux qui laissaient passer la lumière de l’après-midi.
La sonnette retentit, il se précipita pour ouvrir. J’entendis les mots échangés à voix basse dans l’entrée sans les comprendre, puis le bruit du manteau et du pardessus qu’on accrochait au portemanteau de l’entrée.
J’allais à la rencontre du couple. Je tendis la main avec une fermeté mesurée, une façon de montrer que l’affaire n’était pas acquise pour le moment. La femme portait une robe droite en lainage bleu marine qui lui arrivait à mi-genou et des escarpins à petits talons. Ses cheveux étaient coiffés en un chignon sage. L’homme portait une veste croisée marron avec une chemise claire et une cravate à rayures qu’il rajustait sans cesse.
Le couple prit place sur le canapé. La femme posa son sac à main à fermoir doré près d’elle. Il servit le café dans les tasses blanches et proposa le sucre en morceaux avec une pince en métal argenté. Il s’installa légèrement en retrait sur un autre fauteuil près de la fenêtre.
J’expliquai la procédure d’agrément, les étapes à venir, les délais qu’il fallait envisager, tout en observant leurs réactions avec attention. L’homme hochait la tête à chaque information, prenant parfois la main de sa femme dans la sienne, tandis qu’elle écoutait avec une concentration intense, ses lèvres serrées retenaient l’émotion. Je leur demandai de me parler de leur parcours, de ce qui les avait conduits à cette décision.
La femme regarda son mari qui l’encouragea d’un signe de tête, puis elle se lança d’une voix incertaine. Elle raconta les années d’espoir, les consultations chez différents médecins, les traitements qui n’avaient rien donné. Son mari prit le relais pour décrire leur situation, son poste d’ingénieur dans une entreprise de travaux publics, il évoqua l’emploi de sa femme, professeure de lettres dans un lycée. Ils habitaient rue de Vaugirard depuis leur mariage, un grand appartement de quatre pièces au cinquième étage sans ascenseur, avec une vue sur les toits de Paris et une chambre aménagée, aux murs tapissés d’un papier peint à petites fleurs, où il y avait déjà un petit lit en bois blanc. L’homme en sortit la photographie et me la tendit.
J’écoutais en fumant une Gitane, le cendrier en verre posé sur l’accoudoir de mon fauteuil, je prenais quelques notes sur un carnet. Je les interrogeai sur leur conception de l’éducation. Je les questionnai aussi sur la façon dont ils envisageaient de parler à l’enfant de ses origines, sur leur capacité à l’accueillir, et ils me répondirent avec sincérité.
La lumière déclinait dans le salon, il alluma la suspension en opaline blanche. Il resservit du café, proposa d’autres biscuits que personne ne prit, puis se rassit. J’observais avec satisfaction comment l’atmosphère s’était apaisée, comment les épaules du couple s’étaient détendues, les mots circulaient plus librement.
Nous avions posé de bonnes bases. Je me levai, imité par le couple, et leur serrai de nouveau la main, cette fois avec une chaleur qui n’était plus seulement professionnelle, mais contenait une forme d’encouragement sincère.
Il aida sa belle-soeur à enfiler son manteau, et nous échangeâmes quelques banalités dans l’entrée. Pendant que le couple descendait, leurs pas résonnaient dans la cage d’escalier aux murs ornés d’une peinture vert d’eau écaillée.
Lorsque je quittai à mon tour l’appartement, je gardai l’impression singulière que cette réunion portait en elle quelque chose de juste. Je descendis les marches avec la certitude que j’allais changer le cours de trois vies qui ne demandaient qu’à se rencontrer.
Et 56 ans plus tard, un homme se tient devant moi. Sa vie s’est construite sur des croyances qui viennent de s’effondrer. J’ignore pour quelle raison ses parents ne lui ont rien dit jusqu’à présent. Pourquoi lui avouer si tard son adoption. Cette révélation l’a plongé dans un état de confusion dont il peine à émerger. Il en veut terriblement à ses parents pour ce silence. Il n’a nul besoin de le dire, l’amertume se lit sur son visage.
Il a eu une enfance heureuse, il a fait de brillantes études de droit, s’est marié, il a un fils d’une dizaine d’années, et jamais rien n’avait laissé présager cette vérité.
Il m’a retrouvé dans cet EHPAD en faisant appel à un détective privé. L’adoption plénière lui a fermé toutes les portes de recherche. Je lui expliquai comment j’avais rencontré ses parents par l’intermédiaire de son oncle, que j’avais ordonné une enquête de moralité et de situation familiale. À l’époque, ses parents semblaient disposés à ne rien lui cacher. Il m’interrogea sur le choix de l’enfant. Pourquoi lui ? Ce choix n’avait pas été très compliqué. L’accouchement sous X d’une mineure, un nourrisson en parfaite santé placé quelques mois en pouponnière à Saint Vincent de Paul.
J’avais vraiment le sentiment de faire une bonne action.
Il insista pour obtenir des éléments concrets, mais la mémoire me faisait défaut. Je ne pouvais pas me souvenir du nom de la jeune femme. En revanche, j’étais certain qu’elle avait laissé une lettre qui devait encore être dans le dossier de l’Aide sociale à l’enfance.
L’histoire, celle de l’homme qui apprend son adoption à 56 ans, un projet en cours d’écriture.
Texte en deux parties , début tout en paix et sérénité, et puis patatras, on ne s’y attend pas, révolte et confusion…et tristesse. Beau développement et belle écriture. Merci Khedidja!
(Et merci pour le texte magnifique du zoom mardi dernier que j’aurais aimé écrire…)
Merci Monika, merci deux fois. Pour le construire 03 et pour le mardi.