Elle se demande souvent comment ça se passe chez les autres. Dans leur tête. Elle a beau les observer les autres, les tout proches, le mari, la mère, le père, les enfants même, il n’y a pas moyen de savoir. Est-elle la seule? Comment savoir? Ces choses ne se disent pas. Longtemps qu’elle le sait. Au début elle n’y faisait pas attention. Une idée ou une image. Qui semblait venir comme une autre. Mais qui s’installe. Qui semble disparaître mais revient. Comme un invité qui se serait assis dans un coin quand on l’aurait cru déjà parti. Mais qui reste là. Fait pas de bruit. Ne se fait pas remarquer. Mais ne lève pas le camp. S’installe. Tranquille. Comme chez lui. Alors toi, tu continues à faire ton train, tu te déplaces chez toi, tu l’oublies. Sauf que si tu repasses près de là où il s’est installé — souvent sur une chaise, près de l’entrée — forcément tu tombes dessus. La seconde fois, tu t’étonnes. Puis tu l’oublies encore. Sauf qu’il y en a une troisième de fois, et puis une quatrième. Et puis il ne te lâche plus. Comme si sa présence t’aimantait, comme s’il fallait que tes pas, sans cesse, te reconduisent devant lui, sur cette chaise où il se tient, tranquillement, mais obstinément. C’est à chaque fois comme ça. Maintenant tu te méfies. Quand arrive une idée ou une image de rien du tout, une simple supposition, un rêve parfois — parfois bien grand le rêve, un truc impossible — tu te méfies. Faudrait pas qu’il s’installe. Tu as beau essayer de ne pas y penser, faire comme si tu ne le savais pas, ne l’avais pas vu, pas pensé, non non, tu n’as pas imaginé ça toi, tu ne l’as pas invité celui-là, il n’empêche que tu n’arrives plus à te mentir, à y croire toi-même que tu pourras l’évincer, le chasser celui-là. Il s’est incrusté, tu le sais. C’est comme si plein de monde s’invitait dans ta tête, comme si le monde entier débarquait. Maintenant, même quand tu te tais, ton mari te surveille. S’inquiète. Qu’est-ce qu’elle va encore nous sortir? Lui, il est tout entier là, dans cette maison où il est né, dans cette terre. Complètement là. Complètement bien. Alors oui, il s’inquiète : du bétail, de la pluie qui ne vient pas, du moteur du tracteur qui tousse. Il s’inquiète comme on s’est toujours inquiété. Et puis il répare. Il arrange. Et tout revient dans l’ordre. Il faut que tout rentre dans l’ordre. Il faut lutter contre les mauvaises herbes, contre les maladies du troupeau, contre le froid, contre les renards au poulailler, contre les taupes au champ, contre les parasites. Mais il sait faire. Il a appris. Et le soir, il peut manger tranquille, dormir tranquille. À quoi il pense quand il conduit le tracteur? Est-ce qu’il rêve parfois en plein jour? Toi pendant que tu ramasses les haricots, pendant que tu les équeutes, pendant que tu trais, pendant que tu mènes le troupeau, pendant que tu te laves, pendant que le sommeil tarde à venir dans ton lit, ton esprit file, quitte ton corps, tu te souviens de tes amis d’enfance, de telle partie de marelle, d’une parole entendue au poste de radio, d’un objet aperçu chez le quincailler, d’une oie repérée sur le marché. Et c’est comme si tout ce monde extérieur croisé, tu l’avais ramené chez toi, ou alors c’est lui au contraire qui t’appelle vers un ailleurs. Tu es là et tu n’es pas là. À la manière dont il te regarde, s’étonne que tu n’aies pas entendu ce qu’il vient de te demander à table, tu sais qu’il soupçonne quelque chose. Mais comment lui expliquer? Et s’il te croyait folle? Comment savoir comment les autres fonctionnent? C’est le docteur qui a parlé du téléphone. De quelqu’un qui l’avait appelé. Au téléphone. S’ils l’avaient eu lors de l’accident… Elle n’y avait jamais pensé. Que ça s’installe. Et c’est comme si depuis ce jour-là, tout parlait de téléphone. Comme s’il ne bougeait pas de sa chaise le téléphone, je te l’ai déjà dit que c’est comme ça que ça se passe. Et donc le téléphone, assis à l’entrée, et moi chaque fois qui suis obligée d’y repenser. Et à chaque fois c’est comme si ça devenait plus facile, plus familier. Et c’est comme s’il était là, pour de vrai, comme un réel invité, dans notre vie, la vraie. Alors c’est comme ça que j’en suis venue à en parler au facteur. Alors c’est comme ça qu’il m’a appris qu’on pouvait l’installer, et même pour pas cher, on ferait la Poste, on aurait un panneau au dessus de la porte, on aurait un compteur accroché au téléphone, on serait la Poste. On n’aurait qu’à payer quand on voudrait appeler. Et les gens du hameau c’est chez nous qu’ils viendraient pour téléphoner. On rendrait en quelque sorte service aux gens d’ici. Le hameau serait relié au monde par un fil de téléphone. Il faudrait installer des poteaux, tirer une ligne le long des routes, depuis la ville jusqu’ici. J’aurais du le faire sortir, renverser sa chaise, et le ficher dehors, qu’est-ce que tu viens faire ici? Des poteaux, des fils, une maison transformée en Poste? Comment oses-tu? Mais c’était trop tard, je le savais. Mon mari lui ne savait pas que pendant que j’équeutais les haricots en silence dans la pénombre de fin de journée, des pelles venaient trouer les routes, des camions et des grues venaient installer des poteaux, et qu’une sonnerie allait lui devenir familière. Alors j’ai levé le visage vers lui, l’ai regardé tendrement, en essayant de ne pas l’affoler – mais je sais bien qu’au premiers mots, il va paniquer, et qu’il faudra le rassurer encore et encore – et je lui ai dit : tu sais… j’ai eu une idée…
Un commentaire à propos de “#construire #03 | l’idée”
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Captivant, après la lecture du #01 j’ai hâte de lire la suite!