#construire #03 | Une soirée difficile

C’est minuit passé. Elle en a assez d’attendre. Toujours attendre. Le concert est fini depuis longtemps, mais son homme est encore sur scène avec ses musiciens, à refaire la soirée, à revoir les sons et lumières, à échafauder des projets. A corriger, à se féliciter des dernières trouvailles, à se réjouir des réactions du public, la salle était pleine, tout le monde était debout à taper des pieds, des mains, à siffler de contentement. Elle sait, elle ressent, elle a fait partie du groupe, vocaliste, enfin chanteuse, voix rauque, expressive, elle était avec eux, sur scène et dans la vie. Depuis quelques jours ça a changé, et cela l’a terrassée. Elle est à part, elle n’a plus de rôle à jouer, elle peut rester avec eux, à côté d’eux, mais elle voit déjà se dessiner la fille à tout faire, disponible, porteuse de cartons et de papiers, servant les boissons au bar de fortune dans les salles de passage, passant les torchons sur la thèque, essuyant les verres à n’en plus finir…Elle avait protesté, ils s’étaient disputés, elle avait avalé ses larmes…

Ce soir, il se fait tard, elle a envie de partir. Jimmy lui a lancé un rapide « j’arrive tout de suite, Lena » depuis une heure et elle est fatiguée et déprimée. La soirée s’est passée entre un fauteuil dans la salle et un tabouret de bar, un verre de vin blanc à la main, à remplir et encore remplir le verre, le vin blanc la calme, la rend plus gaie aussi, elle a pris l’habitude, elle ne s’en passe plus. Mais là, tout de suite, d’un coup, elle en a assez, elle part, elle quitte, elle s’en débarrasse. Elle prend son sac, sa veste, un dernier verre et puis la porte. Elle monte l’escalier en colimaçon aux marches étroites gainées d’un tapis rouge fixé par des barres en laiton. En haut, elle pousse le lourd portail et sort dans la rue. Elle respire fort en contenant ses larmes de colère. La nuit est fraîche, le ciel est clair, il y a les étoiles dans le ciel et la ville est calme à cette heure tardive. Un vent doux s’est levé et caresse ses cheveux. Elle part à pied, suit les rails du tramway qui ne roule plus après une heure du matin. Qu’importe ! Marcher lui fera du bien comme à chaque fois qu’elle est à la peine. Elle avance au milieu de la chaussée. L’air sent la poussière de la rue, les odeurs de freins et de pneus, un parfum suave de lilas du carré vert tout proche, et, mettant son estomac sens dessus dessous, des effluves de saucisses grillées. Juste devant elle se dresse un stand vendant saucisses variées et petites salades. Elle ne s’était pas rendu compte qu’en buvant verre sur verre de vin blanc, elle avait oublié de manger. Elle s’appuie au comptoir et commande des saucisses au curry et à la moutarde, des cornichons au sel et un petit pain. Son moral remonte doucement. Elle décide de continuer, marcher lui a toujours fait du bien, elle respire fort et bifurque brusquement pour longer le canal en contrebas. Le sentier est dans le noir, mais elle le connait par cœur, et malgré l’obscurité, elle a une envie folle de courir.

Elle accroche son sac à l’épaule, pose les pieds bien ancrés dans le chemin de sable et de gravier et se met à courir, dans le noir, sans appréhension de mauvaises rencontres, sans freiner, de plus en plus vite, elle repart vers la rue, sur le goudron, elle respire, expire, halète, ne réfléchit plus, ne pense qu’à poser les pieds, à fléchir les chevilles, à monter les genoux, à tendre les muscles, elle vide sa tête, elle est seule, il n’y a personne, elle ne voit ni les piétons, ni les cyclistes tardifs, ni les phares de voitures, elle est dans une brume, un halo, elle tangue, une auto l’évite, elle réalise, effrayée, qu’elle a failli passer sous une voiture, repart à nouveau vers les rives du canal bordées d’arbustes et de fleurs. Sur le sentier, elle trébuche, se tient ferme à un pilier qui est là, un panneau interdiction de se baigner, cela la fait rire… et si elle se baignait, si elle se jetait à l’eau, il ne fait pas froid, un bain, ce serait amusant, elle pose son sac, sa veste, avance encore d’un pas…

A propos de Monika Espinasse

Originaire de Vienne en Autriche. Vit en Lozère. A réalisé des traductions. Aime la poésie, les nouvelles, les romans, même les romans policiers. Ecrit depuis longtemps dans le cadre des Ateliers du déluge. Est devenue accro aux ateliers de François Bon. A publié quelques nouvelles et poèmes, un manuscrit attend dans un tiroir. Aime jouer avec les mots, leur musique et l'esprit singulier de la langue française. Depuis peu, une envie de peindre, en particulier la technique des pastels. Récits de voyages pour retenir le temps. A découvert les potentiels du net depuis peu et essaie d’approfondir au fur et à mesure.

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