Michaux, le rideau des rêves.

Depuis le vestibule coudé, j’entends monter du couloir les voix des voisins encollées contre les murs, elles répètent des mots sans suite déformés comme si elles venaient d’un autre âge qui n’a pas pu exister, leurs langues non plus. Ont-elles été effacées? Étaient elles universelles? personne ne le sait, ici l’algorithme a tout nivelé. Alors? Alors quoi? il reste leurs livres, des livres rescapés survivants de la mise en abyme, vois, ils se mettent en mouvements, se rencontrent, se reconnaissent, s’embarquent dans une course folle où des prophètes aveugles répercutent l’écho des absents. Sans s’imposer ils prennent possession du temps agrandissent l’espace sortent des ténèbres, ils vont à pas aveugles de par le monde, ils l’écrivent,
A travers la fenêtre un enfant triste yeux écarquillés regard tendre, a faim, il dit
– j’ai toujours connu l’angoisse,
sa bouche fine articule des paroles entrecoupées d’inachèvement, elles distillent une odeur, l’odeur de ma mort, l’exacte odeur d’avant, il prend ma main,
Dans une immense maison, des pièces se forment la nuit, s’ajoutent les unes aux autres ou disparaissent. Elles ne sont pas bien grandes, elles mènent aux couloirs. Il n’y a que des couloirs surplombant d’autres couloirs, des escaliers, des paliers biscornus ascendants ou descendants. Leurs tailles sont un leurre. Les pièces s’agrandissent, se déforment, se creusent, s’arrondissent à volonté, changent de matériaux, de couleurs . Absentes aujourd’hui, elles se précipitent un jour plus tard harassées par leur circonvolutions diurnes et nocturnes, elles flottent dans une légère attente, partir ou rester, elles hésitent, se déplacent d’un centimètre à droite, un centimètre à gauche, un trajet absurde qui les ramène toujours dans ce même lieu fixe comme des regards oubliés. La maison continue sa construction interminable. Et si mon rêve était un mensonge contenant une part de vérité forcée à faire surgir de moi et moi d’elle des signes scripturaires sur des tables de pierre reconstruite par la présence mensongère de voix donnant au lecteur le rôle de créateur?.
Dans le patio, je marche à cloche-pied, l’eau des bassins bouillonne, déborde sans interruption. Furieuse, elle forme une seule vague, me prend pour cible, touche ma tête, mes yeux, ma bouche, mon corps, me crible de gouttes d’eau qui me surprennent par leur douceur. Le jardin est inondé. Je marche sous l’eau, respire avec lenteur. Une main se tend, une forme spectrale apparaît ; peut être Elle. Ma vue se brouille. Je me noie, je me débats, je veux sortir de cette eau qui me pousse vers des escaliers en suspens. On me tend une perche, je la prends, pose mes pieds sur un sol ferme. Je me calme, essoufflée. Mes doigts crispés la tiennent comme un stylo précieux. Il n’y a personne. Avec une légèreté tremblante des piles de papier mordorées s’effeuillent, s’allongent au soleil, lascives. Et si la maison m’intimait de mémoriser, d’exprimer, de raconter?,
Dans la ruelle, une panthère est couchée, c’est normal, je l’ai chassée et capturée hier dans l’Atlas. Je lui ai rendu sa liberté, mais elle est restée. Elle veille comme un gros chat protecteur, elle me dit, d’une voix profonde
– tu peux passer, je ne suis pas un chat, ne rêve pas, je suis l’âme de la maison, ne te trompe pas, ici nous sommes en Orient.
Je sens son souffle sur ma cheville, son odeur forte de fauve que je reconnais comme mienne, elle le sait, je flotte dans une ruelle accompagnée d’une panthère noire, cette maison est une île, chaque étage est une île qui se forme, se déforme, ils se décrivent, s’écrivent dans des brouillons empilés sur des tables de marbre, dont les écritures se transforment au fur et à mesure de la déconstruction des mots et des lettres, de leur reconstruction, une écriture infinie, en instance, une poursuite,