Tu observes la foule. Les gens s’engouffrent dans la bouche de métro comme les petits pains vont au four, la déferlante des employés, tu ne rejoindras pas, tu n’iras pas, tu fais demi-tour, ce n’est pas une décision, juste une impossibilité, une frontière invisible qui te refoules, tu remontes la rue qui va du Radar au centre-ville, un centre-ville décentré, énuclée, place vide où subsiste la mairie, petit bloc XIXe mouluré comme il y en a tant, la place du marché devant, il n’y a pas marché, c’est désert, tu descends la rue principale, le tabac, la pharmacie, la banque, la quincaillerie, des cocottes en fonte en vitrine, en face l’agence immobilière, des immeubles surtout, puis le pressing, au bout de la rue, la tête de cheval de la boucherie te fixe, sa façade en mosaïque rouge-sang te donne des hauts-le cœur, tu te détournes. Centre-ville, c’est vite dit, vite traversé surtout, tu en sors déjà, ville banlieue nord, tu remontes la rue de Paris où se sont hasardés un coiffeur toujours plein et un restaurant toujours désert, puis plus de commerces, des façades écaillées et noires, pareillement écaillées et noires qu’il s’agisse d’immeubles de rapport ou de petites demeures vieillottes avec jardin clos, tu remontes une rue à droite qui gravit un genre de colline, après la pelouse sauvée par miracle des bâtisseurs des temps modernes, des petites rues concentriques abritent des pavillons faits de bric et de broc, rafistolés, style bidonville pimpant avec leurs rajouts en matériaux divers et leurs cygnes et petits nains en plastique creux, tu les longes, ça fait hurler les chiens, leur désir de te bouffer se lit dans leurs crocs, tu passes, en fait hurler d’autres, un chat roux déboule dans tes jambes, tu déchiffres mécaniquement les noms des maisons, Les Pâquerettes, toute en briques, l’ Angélique, L’Oasis en préfabriqué accueille dans son micro-jardin une biche et ses faons. De la Villa du Bonheur ton regard effleure les murs de parpaings nus, de Ma bicoq l’auvent en tôle, de A nous deux, le grillage renflé où viennent s’emboutir violemment deux molosses jumeaux et hurlants, de Ma Perlette, tu notes les rangées de fleurs à mémoire potagère. D’habitude tu aimes ce coin, en dépit des chiens, ce décor résigné entre campagne et ville, ces « Sam ‘suffit j’ai ma maison à moi et c’est tout ce qui compte», ces fantasmes de propriété à clôture rapiécée t’émeuvent presque. Aujourd’hui rien. Tu passes, tu descends l’autre versant de la colline, des flaques de bouillasse t’accueillent en bas, tu traverses le fleuve, il brasse ses remous couleur d’huître, Paris transparaît au loin dans une brume beigeasse, tu abordes la rive des cossus, un chapelet de villas, en meulières, faussement normandes, faussement Mansart, réellement plantureuses te fait face. Tu as changé de rive, tu as changé de ville… et te voilà revenue, c’est malin. Il faudrait faire demi-tour, éviter tout ça, tu sais que tu n’y arriveras pas, ce genre de remontées te désespère, pourtant tu ne fais pas demi-tour, tu longes la rive en direction de Paris… peu importe la trajectoire, tu sais que tu n’y couperas pas