#construire#04 Pour oublier le temps…

Elle marche dans sa ville, elle marche et marchera toujours, c’est sa bouée de sauvetage quand elle se sent mal, quand elle a le blues. Elle a traversé son quartier tant et tant de fois depuis l’enfance, montées, descentes, déambulations ou course après le temps, pieds nus l’été sur le goudron fondu sous la chaleur du soleil, en bottes fourrées arpentant la neige blanche, propre, poudreuse, neuve.

Elle arpente les rues qui se croisent, bordées d’immeubles anciens aux portes ouvragées ajourées, savoure dans les parcs les odeurs douces de tilleuls, les  couleurs éclatantes des arbustes marquant les saisons qui passent, retrouve le jardin suisse qu’elle a longé pendant des années en partant à l’école, en tram, pressée, en courant après l’horaire ou à pied, nonchalante, sans hâte, cherchant des yeux l’arbre sentinelle planté devant l’arrêt du tramway, un magnolia magnifique, épanoui, aux branches souples, au feuillage vert brillant, aux fleurs en tulipes mauves au printemps.

Elle les aime, les jardins de la ville, les parcs à la française, soignés, arbres en pyramide, haies au cordon, qui accompagnent les palais, les jardins plus aérés où les buissons s’étalent, où le gazon devient herbe, où les fleurs rayonnent, tulipes et jacinthes, lis et dahlias, et puis le jardin de roses devant le Burgtheater, des roses écloses sous le soleil du mois de mai, de toutes les couleurs, de tous les parfums, elle aime marcher quand la symphonie des senteurs et des couleurs éclate, elle aime marcher dans l’ombre des marronniers, sur l’allée du Ring qui ceinture la cité, elle aime  apprendre le temps et les couleurs, les pesanteurs d’orage et les odeurs après la pluie, les poussières et les nuages.

Elle traverse des places immenses, elle passe sous des arcs de triomphe, dans des passages couverts, devant des églises, elle entend la musique, les orgues, les trompettes de joie, elle contourne des fontaines de pierre aux statues d’ondins qui crachent les filets d’eau, elle monte les escaliers vers le musée de l’Albertina pour visiter ses célèbres expositions, elle s’engage dans des ruelles sombres où nichent des cafés accueillants, odeurs de cappuccino et de pâtisseries, havres de paix, repos de l’âme, elle fait une halte, gourmande de chaleur humaine, se pose sur un canapé rouge, respire et savoure, mais toujours seule, chaque table est un îlot qui se suffit à lui-même, il aurait fallu qu’elle emmène des amis, mais elle traîne seule en attendant le soir, alors elle repart, repère l’opéra, la statue de Goethe, de Grillparzer, d’Élisabeth d’Autriche qui lui tiennent compagnie en silence, il n’y a que le tram qui couine, les bus qui embraient, les autos qui klaxonnent même si c’est interdit.

Elle repart vers la place de la cathédrale en effervescence, surpeuplée, embarrassée de touristes agités émerveillés compressés en groupes compacts, elle se hâte de descendre la rue de la Tour Rouge vers le Canal pour trouver un coin tranquille. Un pont, deux ponts, trois ponts, une caserne en briques rouges, des cyclistes, et aussi des stations de tram, des rails, des réseaux de rails qui se croisent, elle dépasse la longue file de clients devant le marchand de glace, grimpe à nouveau des escaliers serrés et se réfugie dans la sobriété de la petite église romane où elle trouve le silence et un peu de sérénité…

A propos de Monika Espinasse

Originaire de Vienne en Autriche. Vit en Lozère. A réalisé des traductions. Aime la poésie, les nouvelles, les romans, même les romans policiers. Ecrit depuis longtemps dans le cadre des Ateliers du déluge. Est devenue accro aux ateliers de François Bon. A publié quelques nouvelles et poèmes, un manuscrit attend dans un tiroir. Aime jouer avec les mots, leur musique et l'esprit singulier de la langue française. Depuis peu, une envie de peindre, en particulier la technique des pastels. Récits de voyages pour retenir le temps. A découvert les potentiels du net depuis peu et essaie d’approfondir au fur et à mesure.

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