Tu traines. Ton corps et ta peau dans un paysage sans couleurs, un paysage gris et blanc. Délavé. Les nuages se retiennent de pleuvoir. Mais ils sont au bord. Tu traines dans la rue grise. Les murs sont gris. L’église tout en bas est toute grise. Le ciel est gris. Les silhouettes font vite. Il va pleuvoir. Une femme tassée remonte la rue, un filet de courses à la main. Elle va moins vite, elle. Elle est âgée et la rue monte. Le gris de la rue et du ciel enveloppe les silhouettes. Je la regarde monter. Les pas sont lents et pesants. Ils soulèvent et posent le corps sur le trottoir. Le corps semble lourd à porter. A déplacer. Ou bien c’est l’âme qui est lourde à porter. Ça te traverse l’esprit. A la façon dont elle déplace le corps, ça te vient, l’idée de l’âme. Lourde à porter. Elle porte un fichu sur la tête. Tu ne sais pas si on dit fichu. Tu aimerais distinguer la couleur du fichu. Mais tout est gris. Tu crois distinguer une robe à grosses fleurs sous le manteau, ou l’imperméable. La robe est peut-être une blouse. A force de pas, elle arrive en haut de la rue. Elle est partie depuis la maison grise avec le perron à la rambarde noire. Au milieu de la rue qui mène à l’église, tout en bas. Tu décides de la suivre. Tu ne sais pas où ça va te mener mais tu décides de la suivre. Essayer de distinguer la couleur du fichu, approcher la robe ou la blouse. Tu ne sais pas pourquoi ça importe, mais tu sens que ça importe. Elle est entrée dans la boulangerie. La boulangerie fait l’angle de la rue. En face le PMU et des silhouettes qui s’engouffrent dedans. Des silhouettes grises d’hommes. Tu réajustes le col de ton manteau. L’air est frais, gris, humide. La porte de la boulangerie s’ouvre. Un jeune garçon en sort, qui se met à courir très vite. Et puis la vieille dame à son tour. Qui descend les trois marches. Pesamment. Et nous repartons dans le gris de la ville. Nous mettons beaucoup de temps à traverser la rue, et puis la place. Tu peux distinguer les rides de la main et le vide des yeux. Ou plutôt les yeux qui regardent autre chose que le gris de la rue, et du ciel. Des yeux qui ne peuvent pas te voir. Des yeux vides capables tout juste de guider les pas. Tu la suis. Tes pas voudraient aller plus vite, ton corps s’impatiente. Mais tu la suis. Du filet à courses dépasse un pain blanc. Tu la regardes entrer chez le boucher. Tu t’assois sur un banc de la place en l’attendant. Tu as l’impression que tu pourrais sortir d’une vieille photographie en noir et blanc si tu t’éloignais un peu. Ca te traverse l’esprit, cette idée bizarre d’être prisonnière d’une photographie en noir et blanc au bord crénelé.