# Construire 05 # Couloir

L’œil se faufile à travers une porte entrebâillée morceau de soleil en lumière froide une ombre aux gestes précis tout en légèreté mesurés comme en attente dans ce couloir absorbé par les ombres mouvantes d’un jour n’importe lequel dans un temps imprécis un long couloir pâle au papier peint de petits tableaux naïfs de roses fuchsia bordées de noir, noir sur fuchsia vif comme un éclat de rire grotesque, lumière du plafonnier en appels répétitifs, un couloir et trois portes un lieu une porte trois cadenas de métal jaune en file indienne une serrure de sécurité porte fermée ; au-delà est l’écoute du dehors de ce que ramène le dehors à l’orée de la porte, des pas dans l’escalier, des bruits de seaux de charbon portés à bout de bras cognent le tranchant des marches avec un bruit répétitif sec un soleil composé de filaments d’ombre écarlates dessinent une sanguine

ombres de table et chaise pliante

L’œil presque au niveau du parquet, le corps, lui, n’a pas encore décidé s’il se lève ou reste couché, rêve ou visuel ce qui parait être le réel, la porte de la chambre n’est ni ouverte ni vraiment fermée, angle hésitant, nuances respiratoires. À travers cet interstice blafard le couloir s’étire, long, disproportionné, la maison a poussé d’un côté sans prévenir du changement de posture les trois portes alignées, dont une décalée, et celle de l’entrée décentrée, tout au bout un rectangle sombre, épais, elle renvoie un souffle de fraîcheur et de vie, il vient de là-bas de derrière la porte, au-delà des escaliers en surplomb, des rampes en arêtes, des paliers luisant de netteté, des senteurs encore vierges, tout est dans le couloir, contre le mur de droite une structure pliée, tendue, un rectangle de toile qui garde la trace de corps absents, disparus, meurtris, en sommeil ou en recherche, l’œil horizontal la voit de biais, elle hésite entre se replier, se tasser, se dresser à l’horizontale ou se déployer, être refuge, passage, halte provisoire, halte définitive, renaissance.

L’œil glisse, accroche un détail, le perd, se surprend à regarder le papier peint fuchsia trop vif, s’efface en courtes pulsations atones dans la lumière du plafonnier, définitivement éteinte pour d’autres regards, une brise aphone fait des allers et retours s’arrête en dépit d’un mouvement sporadique à contre-courant qui cherche à l’entraîner ailleurs, elle prend possession du lieu comme on lance une alerte, prévient d’un danger, recueille une mémoire, visualise des souvenirs tressés dans la trame de la couverture verte grisaille du lit de camp immobile résistance, fixité dans la pâleur blanchâtre de ce couloir gris aux roses fuchsia, l’œil s’enracine, s’étend, se raconte, se lit, se déplie, il sait sans avoir le désir de décider seul, il persiste dans le couloir recouvert de sonorités tues, il retient quelques balbutiements naissants, quelques bruits informes, de nouveaux sons fantômes, des fricatives préposales, une évolution spontanée de la langue où affrications et lubrifiant phonétique s’entremêlent pour exhiber une clôture de séquence, l’œil grave la présence du lit de camp et des trois portes alignées dont une décalée, un seuil.

L’œil percoit une absence qui ne se dit pas, qui ne se montre pas, qui s’immisce dessous, dessus, dans les murs, dans les angles, les recoins, autour du lit de camp plaqué contre le mur de droite dans le couloir au linoléum gris entre la porte de la cuisine et celle de la salle de bains, l’œil détourne le regard du lieu incapable de le saisir, de le fixer, le flou prend le pas sur le définitif, il y aurait une suite de rien sans importance, rien n’est écrit posé etc… tout demeure dans cette hésitation longue, presque immobile, où les choses semblent attendre leur propre apparition, dans l’objet même de cette attente, une intensité, un danger silencieux implacable, un état de l’âme qui peut aller jusqu’à la folie, ce moment où tout bascule, se forme, se défait, recommence, là où les sons devenus audibles s’écrivent. Le lit de camp est là comme un oubli, un oubli posé au milieu d’un lieu, sans raison, sans justification. La toile affaissée du lit de camp retient des souffles anciens, des souffles qui n’ont jamais été exhalés jusqu’au bout, les odeurs rances d’ombres s’y accrochent, s’y déposent, comme si elles avaient trouvé là un refuge, un recoin où persister, dans le miroir, les images défilent, elles passent lentement, elles hésitent à se montrer, elles se dédoublent, se perdent, se cherchent, s’inventent, se créent, se transforment, se diffractent en plusieurs possibles, en éclats ou elles délivrent leurs multiples visages, un à un, sans jamais se fixer, sans jamais se résoudre, images, ombres, souffles, visages en suspension comme un appel. Il est la, ne demande rien, ne promet rien, il persiste demeure attend. L’oeil reste là, étiré dans son absence, ouvert à toutes les formes, à toutes les dérives, à toutes les créations possibles, il definit un lieu avant le lieu, inscrit un temps avant le temps.

A propos de Martine Lyne Clop

J'ai débuté ma vie professionnelle par l'obtention d'une licence en psycho-pédagogie en tant que professeure des écoles, mon mémoire portait sur le langage et la communication, très inspirée dans ma pratique pédagogique par Piaget et Montessori j'ai suivi des enfants autistes, trisomiques 21 ou enfants ayant des difficultés d'expression de langage. J'ai animé pendant sept ans des centres de vacances et de loisirs, accueillant pour la plupart des enfants orphelins issus de l'Aide Sociale à l'Enfance. Décidant de changer d'orientation professionnelle, j'ai présenté et réussi en continuité un DESS en droit privé, un master en systèmes de management de la qualité, une école d'ingénieurs - CESI – reconnue par la Conférences des Grandes Écoles où j'ai obtenu un master spécialisé en sécurité et risques industriels puis un master 2 en audit social et GRH tout en travaillant pour différentes entreprises. Lectrice assidue, intéressée malgré mon background scientifique par la transmission littéraire, je rencontre lors d'un atelier d'écriture Kossi Efoui, grand prix littéraire d'Afrique noire. Kossi Efoui me donne à lire puis à écrire, me fait découvrir ses textes incantatoires me prodigue conseils et soutien, m' encourage à publier La barbarie des exils Editions l'Harmattan Collection Amarante à compte d'Editeurs.

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