ici
une chambre dans l’ombre, il fait une nuit noire et pleine, par la fenêtre une lumière lointaine, diffuse, éloignée qui vient d’un lampadaire suspendu au milieu de la rue comme il y en a là des dizaines, une ville, loin, mais c’est une ville, pas encore un faubourg non plus qu’une banlieue – la chambre puis la cuisine avec sa petite fenêtre donnant sur la véranda, on entendra tout à l’heure la pluie sur les tôles qui forment le toit, la grande pièce et deux fenêtres, l’une vers la rue, (ici la porte d’entrée à jamais condamnée, on n’entre plus que par le jardin), l’autre vers la véranda en bois jointé, couverte de tôles elle aussi, un banc appuyé au mur, on a peint les murs de bleu mais ça ne se discerne que mal la nuit, un jardin en friche en quelque sorte, des herbes sèches un passage est pratiqué qui va jusqu’au jardin de la maison voisine, des herbes folles aussi un passage presque droit, un grillage défoncé tenu par trois ou quatre poteaux rouillés, c’est un chemin continu, dans le jardin d’en face la maison est elle peinte en vert – toutes les maisons par ici sont de la même facture, les intituler pavillon serait excessif hyperbolique outré, toutes sur le même modèle, certaines avec un appentis collé au côté, de plain pied, une grande pièce plus une petite, deux portes quatre fenêtres deux sur l’arrière une sur l’avant une sur le flanc dans la petite chambre, une cuisine une toilette sans porte, dissimulée par un pan de mur, au fond de la cuisine, une véranda de bois, le tout couvert de tôles, plus ou moins ondulées, maintenues entre elles par des rivets, sur le toit lui-même des parpaings de ciment creux – de la pluie, oui mais peu de vent – de la pluie toutes les nuits vers la même heure, la nuit vaguement un petit vent mais pas même un chien, la même véranda ou tout du moins assez semblable, bois jointé, la porte qui donne sur la pièce principale disons, le fauteuil (on n’a pas encore déterminé s’il était à bascule comme ce qui se dit rocking-chair) une table et un verre vide d’eau, et là seul froid quand le jour se lève assis pourtant et plus loin dans la cuisine qui ici ne sert à rien jamais sur l’évier, posée debout sur le rebord
ailleurs
la place de l’hôpital est toujours noire de monde – des gens et des pigeons, il fait beau une statue qui n’est pas au centre, aux quatre coins qui en définissent le pourtour et en interdisent l’abord, des colonnes basses reliées entre elles par des chaînes à gros maillons et des garde-corps d’acier à hauteur d’homme, un socle monté sur six colonnes (doriques probablement – corinthien plutôt) auquel on aboutit, sur tout son pourtour, par une volée de marches, (quatre ou cinq) et là-haut là un type sur un cheval qui brandit une épée (ou pas), elle a été changée de position cette statue, elle n’étais pas destinée à se trouver là, plusieurs fois, on l’a mise là parce qu’elle ne pouvait pas aller ailleurs (elle ne devait pas – et il ne porte pas d’épée, non) (le cheval sur trois de ses pattes, la quatrième pliée vers l’avancée de son maître – avant gauche – il obéit, au doigt et à l’œil au type qui se présente sous son plus bel avantage) – un mercenaire, armure casque fontes mais c’est sans importance quand même il aurait un jour sauvé le régime de la chute, mais enfin il est là et d’un côté de la place (elle n’est pas ronde, elles ne le sont jamais d’ailleurs ici) (ou du moins je n’en connais pas, j’en connais un bon nombre mais pas toutes) une multitude de commerces, des bars restaurants traiteurs en terrasses des tables et sur elles des petites boites de serviettes en papier inopérant alentours des chaises tressées de plastique de couleur, plus loin des alimentations générales, des vendeurs de colifichets, une ou deux bijouteries, toute une multitude de vitrines posées là, les unes près des autres, colorées lumineuses joyeuses et gaies ouvertes à la rue, à la place, aux passages – quelques rues convergent vers la place où se trouvent des puits quelques cabines téléphoniques (peut-être plus maintenant), quelques bancs des poubelles des pigeons un orme – un mât fiché sur un support de pierre et orné d’un drapeau dans les rouges et les jaunes qui au vent flotte – en face des commerces, une église monumentale, dans ses caves des dépouilles (ce qu’il en reste) de personnages célèbres, sur son côté gauche, l’hôpital, tout de marbre blanc, et sa porte principale (on accède aux urgences par l’arrière) porte ceinte de deux lions (ils sont sur leurs quatre pattes, gueules ouvertes, beaux comme des anges), sur le linteau des personnages, sculptés et une voie qui court vers l’est jusqu’à ce qu’on ne distingue pas vraiment comme une île (c’en est une) des arbres des espèces de portiques de briques et de marbre, tout au fond de la perspective – sur le dernier côté, vers le nord une voie qui va vers le centre après de longues hésitations compliquées mais en faisant attention, peut-être, ou à l’aide d’un plan on y parviendrait mais il est plus agréable de se perdre – ce décor-là n’apparaît pas, seulement peut-être à l’imaginaire de l’une ou de l’autre – peut-être un jour et avec joie on se donnera rendez-vous du côté de ce lieu-là, en énonçant avec délectation son nom qui, en dialecte, fait zanipolo
là
la réalité c’est une glissade (la réalité de la vraie histoire), une longue glissade vers l’ouest, la statue (ici au centre – car il y a bien une statue) représente certainement aussi un homme de guerre (c’est un roi) posé sur un cheval et un énorme piédestal de marbre de deux mètres de haut au minimum, quelques tonnes de marbre blanc – il est muni d’une épée, les pigeons sont là aussi, présents, déféquant comme de juste – lui porte un chapeau bicorne, en tenue d’apparat, grande (on distingue un jabot, une veste à feston négligemment posée sur son épaule gauche, des moustaches comme on n’en fait plus) il se tient droit, présente sans doute son arme au roi (en fait non) ou à quelqu’un des siens (il parade car le roi c’est lui, il vérifie les tenues, l’assistance, la subordination – le cheval tient sur ses quatre pattes mais on en ressent la fougue et le désir d’en découdre), c’est une affaire qui doit dater de quelques siècles – peut-être deux si tu veux mon avis, la précédente date du quinzième siècle il me semble – il y a là foultitude de gens ça nourrit les volatiles, ça se prend en photo, ça rit ça suit un parapluie fermé mais brandi, ou un drapeau et quelqu’un explique quelque chose, il doit y avoir un théâtre en face de la cathédrale (très ouvragée) (trop, beaucoup trop), des commerces très comme il faut, des colonnes, du marbre et des arcades, des fioritures, des rues partent à droite et à gauche, passent sous les arcades et les allées pour déboucher sur d’autres voies où s’alignent des immeubles plus que cossus pierres de taille beiges petits arbrisseaux marquant les entrées, potelets (chromés seulement) et cordons tressés (dans les noirs dans les rouges) le tout destiné à faire comprendre que de roi (contrairement à ce qui est dit et montré sur la place) il n’en est qu’un seul (ou une, plus rarement) c’est le client (tout dépend sans doute de ce qui est proposé dans les étages parce que en réalité ces commerces-là se trouvent dans les étages – on peut trouver là un loufiat en costume noir de prêt-à-porter un peu trop serré (le mètre quatre-vingt-dix, le bon quintal, cheveux gominés peut-être), chaussures pointues et barbalakon qui vous tiendrait obligeamment la porte (elle aussi chromée – ou dorée au besoin) si l’idée d’entrer vous prenait) mais ce n’est pas cette porte, c’est la suivante, une agence immobilière, au troisième ou au quatrième étage, de ses fenêtres on peut voir émerger quelques tourelles ouvragées de la cathédrale (qui ne porte pas ce nom) laquelle agence loue sous-loue, entretient et perçoit les loyers de ces deux maisons, la bleue et la verte, oui (et de bien d’autres : dans tout le quartier, les maisons sont pour la plupart administrées par cette agence) qu’on voit à peine, puisqu’il y fait une nuit noire indécelable profonde et muette, dans le premier décor
l'italique n'a pas grand chose à faire là sinon que l'évocation est venue d'elle-même alors je la laisse (elle me plaît comme le cocktail sur la terrasse du palace en face de l'église bâtie sur plus d'un million de pilotis) (probablement sans le moindre hasard) - le truc soldat dominateur et fier a peut-être quelque chose à voir avec le profane et contractuel personnage qui a agi, de nuit, dans le décor d'"ici" - celui de "là" fait lui partie de l'entièreté de l'histoire - la fiction - on ne sait jamais de quoi ce sera fait non plus, jamais sûr de rien, il se peut que les faits se tournent vers cette autre direction, s'en servira-t-on ou pas ? pareil pour les images - pour fixer les idées, pour quoi les poser ? pour faire muer (est-ce vraiment une mue ?) l'atelier en un billet de blog ? (ou plutôt les poser là qui s'autodétruira dans les 48 heures - comme dans mission impossible - les méchants ont toujours tort dans cette éventualité - mais rien n'est si simple non plus)