# Arts de la fiction 03 # Rouge, Blanc, Noir

Séquence – rythme – trois couleurs

le rouge de la guerre, le blanc de la fuite, le noir de l’exil. Un souffle ne s’interrompt jamais le vent, la respiration de Jesús, la rumeur de la foule. Il ne se tait que deux fois quand il boit, quand la passerelle se lève. Les plans commencent longs et immobiles, puis se raccourcissent jusqu’à devenir des éclats. Quatre objets reviennent, la main, la photo, la carte d’identité le petit vêtement bleu.

1
Écran rouge. Rien d’autre. Un souffle de vent.

2
Travelling avant. La poussière ocre déchire une tranchée au ras du sol, de la boue, des formes empilées qu’on ne reconnaît pas tout de suite. Le sang n’est pas sec. Le plan dure longtemps.

3
Gros plan une main sur la crosse d’un fusil. Elle ne lâche pas. Les doigts sont blancs.

4
Jesús, allongé dans la boue, ouvre les yeux. Il ne regarde rien.

5
Plan fixe sur la tranchée. Des corps dans des positions impossibles. Une tête manque. Pas un bruit, pas un cri, pas un appel. Le vent seul.

6
Jesús rampe. Travelling latéral, très lent, à hauteur de boue. Il traverse les corps comme on traverse des branches. Il détourne la tête. Il la remet face à l’image. Il la détourne.

7
Plan subjectif. Le bord de la tranchée, puis le champ de bataille entier, plat, rouge, sans personne. Un brouillard en strates.

8
Jesús se retourne, plié en deux, une main sur l’estomac, la bouche grande ouverte. Aucun son.

9
Plan large : la sierra, au loin, une ligne sombre. Jesús, minuscule, rampe vers elle. Sa silhouette se confond avec la terre.

10
Gros plan sur sa main. Elle prend une poignée de terre, la referme, la serre. Elle tremble.

11
Il s’arrête. Regards furtifs sur la tranchée qu’il vient de fuir. Il redescend.

12
Un jeune homme mort, brun, mat de peau, yeux bleus ouverts, un trou dans la tête lui ressemble.

13
Jesús ouvre la veste du mort. Gros plan sur le grouillement du tissu. On ne voit pas ce que c’est, on le devine. La main s’arrête, tremble. Son corps tout entier,

14
Dans la poche du mort, une photo aux coins cornés, une jeune fille en robe claire sourit. Il la regarde une seconde, la glisse dans sa chemise.

15
Deux cartes d’identité, côte à côte. Gros plan sur sa date de naissance 1921. Il la dépose dans la poche du mort, il prend l’autre. Il ne lit pas le nom. La caméra le lit à sa place Ignacio Servando Aguirre.

16
Il fouille, cherche un peu d’argent, des rations. Il prend tout ce qu’il peut a ceux d’en face pour survivre

17
Plan fixe sur le corps mort. Jesús remet la veste en place, nerveusement par mouvements décomposés.

18
A demi plié il se lève, court. Ne plus rien voir. Blanc.


19
Le blanc transforme le ciel en un désert hostile, le Levante s’est tu, la Tramontane commence, sèche, glaciale.

20
Un champ. Une maison éventrée, noircie. Sur un fil à linge, une barboteuse de sang bleuie, des chaussons de laine lestés de boue. Aucun mouvement. L’image n’insiste pas, elle s’efface

21
Focus sur des branches d’un amandier. Plus bas dans le cadre, des pieds nus se balancent. Un pendu, la tête sur l’épaule. Puis un autre. Puis un autre.

22
Jesús passe entre eux sans lever la tête. Il court. Sur la bande-son, seulement sa respiration haletante

23
Gros plan : une flaque. Le souffle s’arrête. Silence total. Jesús boit dans ses mains. Son visage se contracte. Il crache. Il boit encore. Le souffle revient.

24
Une route, sur le bas-côté, une famille immobile.

25
À l’horizon, une colonne avance, charrettes, valises, enfants. Jesús s’y fond jusqu’à disparaître.

26
Un panneau cassé, …cante, 35 km.

27
Vue du ciel. La colonne est un fleuve lent.

28
Bruit de moteurs d’avion en approche.

29
Les visages, blancs de peur, se lèvent vers le ciel.

30
Ils ne voient rien. Les visages se baissent. Images floues.

31
Noir.


32
Alicante. La lumière de la ville pâle comme lavée.

33
Plaza de los Luceros. Les volets sont tous fermés.

34
Une foule, des enfants, des valises, des charrettes, des soldats sans drapeau brûlent leurs papiers sur le trottoir. Des feuilles volent.

35
Gros plan sur le visage grave d’un homme luisant de fatigue ; de nuits sans dormir. Peut être pleure t-il. Il avance, épaules tombantes. Vues de dos.

36
Le port. Le Stanbrook, de loin, petit charbonnier noir, bas sur l’eau, couvert de suie. Une bruine fine. La fumée de la cheminée traine, monte à peine.

37
Sur le quai, la foule fait un mouvement à droite, à gauche, au centre, recommence. Une chorégraphie. Chaque fois un peu plus compacte, serrée.

38
Jesús dans la foule se glisse de profil, l’épaule en avant, comme un nageur. Son visage ne dit rien, fixé sur le dos d’un homme devant lui. Sa main passe sur sa chemise, la carte d’identité, la photo sont là. Le murmure de la foule s’amenuise, s’efface, on n’entend plus que le froissement des tissus, le bruit des pas disparait presque, même les chiens se taisent.

39
Gros plan Un colosse, un milicien, ouvre un passage à coups d’épaule. La foule le bloque, il passe. Jesús se colle derrière lui.

40
Des coups de feu s’entendent plus nettement. La foule lève la tête. Un instant de silence total. Puis le bruit des armes. Visages effrayés rongés par la peur. Incertitude.

41
Le colosse se retourne d’un battement de cils, attrape Jesús par la chemise.

42
Jesús vole au-dessus des têtes.

43
Il rebondit sur des épaules ; des bras veulent le jeter par-dessus bord.

44
Deux mains calleuses le posent à plat sur la passerelle.

45
Gros plan Jesús, immobile, les yeux grands ouverts, collé à d’autres corps.

46
Sur la passerelle, une femme serre contre elle un petit vêtement bleu. Il s’agite.

47
La passerelle se lève. La foule gronde. Un long grondement continu. L’image tremble, se fixe sur un point, l’avant du bateau.

48
Silhouette floue du Stanbrook. Il s’évade dans un brouillard opaque, gris,

Écran noir.

A propos de Martine Lyne Clop

Professeure des écoles, mémoire Langage et la communication, pratique pédagogique Piaget et Montessori ; travail avec des enfants autistes, trisomiques 21, enfants ayant des difficultés de communication. DESS en droit privé. Master 1 en systèmes de management qualité. Ecole d'ingénieurs - CESI – reconnue par la Conférences des Grandes Écoles master 1 en sécurité et risques industriels. Master 2 en audit social et GRH. Lectrice assidue attirée par l'écriture, je rencontre lors d'un atelier à Montpellier Kossi Efoui, grand prix littéraire d'Afrique noire. Kossi Efoui me donne à lire puis à écrire, me fait découvrir ses textes incantatoires me prodigue conseils et soutien, m'encourage à publier La barbarie des exils Editions L'Harmattan Collection Amarante à compte d'Editeurs. Participe depuis 2025 aux ateliers de Tiers Livre.

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