Arts de la fiction #04 | Attirance

 —qu’elle était une femme, rien qu’une femme, mais une sacrée bonne femme, respectée dans tout le pays, que son mari était décédé accidentellement, il y avait longtemps, bien une trentaine d’années, voilà ce que c’était de conduire, pardon piloter, des bolides, qu’elle n’avait pas hésité à prendre la suite de son mari, à la direction d’une affaire de la ville, qu’elle était ignorante de tout ce qui concerne l’import- export de produits de parapharmacie, qu’elle n’était pas plus bête qu’une autre, qu’elle y arriverait, qu’il suffisait de se retrousser les manches, qu’avec l’aide de la secrétaire comptable de l’entreprise elle l’avait développée, jusqu’à en faire une des affaires les plus prospères du département, vingt-cinq employés, pas moins, un nombre important dans une petite ville, que bien sûr c’était loin de l’effectif de la Manu à son apogée, mais tout de même pour une femme ce n’était pas si mal, les vieux poncifs ont la vie dure, qu’il la connaissait de réputation, cette femme, qu’elle s’appelait Mme Keller, forcément quand on est du même pays et qu’on est de la même génération, on s’est croisés un jour ou l’autre, même si on est pas du même monde, ne serait-ce que sur un 10 km ou un semi-marathon, puisqu’elle pratiquait la course à pied, comme lui avant l’accident de moto qui l’avait laissé boiteux, que même, quand ses entrepôts avaient brûlé, elle n’avait pas baissé les bras, qu’elle les avait reconstruits et était repartie de plus belle, une sacrée bonne femme que je vous dis, foi de commissaire de police

—et surtout que tout dans son maintien traduisait l’énergie, elle était à l’aube de la vieillesse mais demeurait soucieuse de son image, toujours bien mise, il en allait de sa réputation, de celle de sa société, et surtout de l’exemple à donner à son fils, ce fils qu’elle avait eu bien du mal à élever, qui avait fait des études médiocres, pauvre petit, forcément un fils sans père, avec une mère très occupée, mais qui voulait être une bonne mère, son vœu le plus cher, c’était pas facile, une bonne mère, c’est comment une bonne mère, et Claire, elle portait ce prénom lumineux, cette mère qui gérait une affaire et avait un gros tourment, un fils qui voulait suivre l’exemple de son père, avoir de belles voitures et de belles pépées, ce fils qui malheureusement avait hérité de son père à ses dix-huit ans, ce n’est pas bon d’avoir trop d’argent quand on est jeune, surtout si on ne l’a pas gagné soi-même, ce fils auquel, malgré sa tendresse, elle n’avait pas accordé sa confiance, elle l’avait tenu loin de ses affaires et surtout, l’heure venue de s’éloigner de la vie active, elle avait confié la gérance de son entreprise, non à son fils mais à sa fidèle collaboratrice, le fils, secrètement furieux, n’avait pas osé affronter sa mère, furieux tout de même, de cette fureur qui appelle vengeance

—de même qu’elle, j’avais choisi « Les Tilleuls » pour ma rééducation, assurément comme moi elle avait du mal à s’éloigner de son pays, il lui fallait respirer l’odeur de Garonne, d’ailleurs elle occupait depuis son enfance une belle et ancienne demeure en terrasse au-dessus du fleuve, sans doute partagions-nous le goût des écharpes de brouillard au ras de l’eau ou aux cous de nos côteaux, ces suppositions me plaisaient, quelques jours après nos arrivées respectives dans l’établissement, lorsque je la retrouvai à ce déjeuner d’accueil, auquel la directrice avait trouvé judicieux de nous inviter, l’un et l’autre, à sa table, de même qu’une personnalité de la ville, un commissaire de police, même retraité y avait sa place, la directrice, qui s’appelait Mme Pitié, mais qui n’en n’avait guère ce jour-là, avait pensé que réunir une personne agressée lors du feu d’artifice du 14 juillet et un homme qui avait enquêté toute sa vie était une idée lumineuse, comme si, entre l’escalope de dinde-petits pois et la tourtière, on allait parler de l’enquête et trouver par on ne sait quel sortilège le responsable de ce crime, car s’en était un, s’attaquer à une septuagénaire dans ses atours de fête, un journaliste moins respectueux et plus inspiré que les autres avait titré, « mets ta robe blanche et ta ceinture dorée », Mme Keller était devenue une héroïne, héroïne qui devait s’occuper de sa prothèse de hanche pendant que je cherchais à récupérer l’usage de mon bras

—qu’alors le premier confinement consécutif à la Covid 19 avait été décrété, que l’accès à l’établissement avait été fermé, qu’alors, moi qui ne venais aux Tilleuls que pour mes soins, j’avais décidé d’y prendre pension pour rester auprès de Mme Keller, qu’alors j’en pinçais déjà pour elle, que j’étais bien sûr intéressé par l’enquête sur son agression, mais que je n‘imaginais pas la laisser seule, sans défense, elle, qui en avait toujours tant eu d’elle-même, tout au long de son existence, se sentait vulnérable, elle m’en avait fait la confidence, à cause de quelque chose qui était survenu alors qu’elle était en réanimation à l’hôpital de Bordeaux, je souhaitais veiller sur elle, elle me disait faire des cauchemars, sentir une menace sur l’établissement, pour ne pas dire sur elle, habituée qu’elle était à gérer ses problèmes seule, elle semblait heureuse de les partager désormais avec moi

—et puis il y eut nos conversations sur le banc sous l’un des vieux tilleuls, notre commun amour du jardin, de ses arbres, de ses fleurs et de son petit peuple d’insectes. Et puis son rire cascadant, le jour où je lui avouais mon prénom : Ange. Vous n’êtes pourtant pas Corse me-dit-elle. A-t-on idée de s’appeler Ange quand on est né dans une ferme du Lot-et-Garonne ? Je suis d’ascendance italienne comme l’indique mon patronyme Giuliani, ceci explique sans doute cela. De ce jour je suis devenu son Ange, parfois même son Angelo, celui du Hussard sur le toit de Giono. Elle devint ma Pauline de Théus. Il n’y a qu’un point sur lequel nous n’étions pas d’accord, ses rapports de plus en plus fréquents avec ce Vlad. Je le trouvais inquiétant. Et puis il s’intéressait trop à Claire. Et puis j’avais enquêté sur lui, sans en parler à mon amie, et le moins qu’on puisse dire c’est qu’il n’était pas un personnage recommandable. D’ailleurs pour quelles raisons s’était-il jeté d’un troisième étage ?

A propos de Emilie Kah

Après un parcours riche et dense, je jouis de ma retraite dans une propriété familiale non loin de Moissac (82). Mon compagnonnage avec la lecture et l’écriture est ancien. J’anime des ateliers d’écriture (Elisabeth Bing). Je pratique la lecture à voix haute, je chante aussi accompagnée par mon orgue de barbarie. Je suis auteur de neuf livres, tous à compte d’éditeur : un livre sur les paysages et la gastronomie du Lot et Garonne, six romans, un recueil de nouvelles érotiques, un récit hommage aux combattants d’Indochine.

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