Arrivés au banc sous le figuier et le cognassier, nous vîmes la silhouette noire du ruban des voitures qui essayaient de fuir vers le nord, en vain, figées sur les rubans aériens. Les émanations de pétrole, de raffinerie et de carbone nous asphyxiaient déjà malgré nos foulards en chèche. Sans nous concerter, nous évitions de nous tourner vers la porte sud, les détonations et les explosions embrasaient suffisamment le ciel pour nous alerter, il fallait couper et remonter au plus vite. Nous profitions de la lune pleine. Nous n’étions pas les seuls à essayer de trouver une issue à travers les jardins endormis. Mais l’étaient ils vraiment ? Les escargots sortaient de tous les murets, rocailles, buissons de lierre, ils glissaient le longs des escaliers, des tas de fumier laissant derrière eux une traînée phosphorescente, passaient sur nous indifférents, il fallait les décoller, ce qui ne leur plaisait pas trop, ils nous regardaient avec leurs antennes en colère. Toutes ces sangsues ralentirent considérablement notre progression pour grimper au faîte de la colline et gagner la forêt. Nous nous étions entendues pour ne pas prendre l’allée centrale trop exposée, les cailloux blancs, les haies qui avaient été taillées quelques jours auparavant, ne nous permettaient pas de nous protéger dans les buissons. Nous traversions directement les différents lots de jardin. Les marches d’escaliers étaient considérables et n’obéissaient en rien aux normes d’usage, ils avaient été construits par chacun avec les matériaux sous la main, traverses de chemin de fer, taules, pierres ou pavés des fortifications, mais elles semblaient avoir gonflées pendant la nuit. Accrochés à la rampe, nous étions concentrés sur nos enjambées, nous entendîmes des grincements irritants comme un bruit de dents frottés ; Les couvercles des bidons de récupération d’eau se soulevaient. Avec la brigade, nous avions la veille, procéder aux vérifications, ils étaient sous contrôle, soudés ou encore protégés par des moustiquaires retenues par des sandeaux hermétiques, laissant passer juste l’eau de pluie si jamais elle se décidait à tomber, ne restaient à découvert que ceux contenant des poissons ou servant de nids de ponte aux crapauds. Mais dans chaque jardin emprunté, les barils frémissaient. oh non encore ces pensées délirantes. Pourtant ils se soulevaient et laisser s’écouler sur leurs flancs des anguilles, des silhouettes rampantes qui se dressaient puis se dirigeaient toutes vers le nord. Elles ne nous prêtèrent aucune attention, aveugles, sourdes toutes occupées à leur survie. Nous avions de plus en plus de mal à nous tenir à la rampe pourtant il ne fallait surtout pas lâcher ce fil d’Ariane sinon nous allions être engloutis par la végétation qui redoublait. Mues par les derniers événements, les semences semblaient croître en accéléré. La colline bruissait poussée au dehors d’elle même par des vagues de contraction, elle grinçait, crissait, se soulevait, se débarrassait. Il faudrait des heures et des heures de débroussaillage pour venir à bout de cet envahissement, la potentille, les adventices, le chiendent, les ronces, le lierre, la mélisse, les pourpiers, les salades en fleur, la rhubarbe géante, les choux en arbustes. Nous ne reconnaissions plus les légumes qui semblaient avoir pris des proportions incongrues. Le lierre courait comme une circulation sanguine, ses griffes s’accrochaient à nos chaussures, les racines des acacias s’épaississaient sous nos pas. Il fallait se hâter, nous étions maintenant ligotés par la passiflore qui attrapait nos bras. Nous efforçâmes de nous libérer en nous épouillant chacun à force de coups de sécateurs, de tirage, indifférents aux saignées et échardes provoquées, anesthésiés par la nécessité de l’ascension. Nous arrivâmes enfin à la hauteur des fortifications. Elles se découpaient massives, minérales, magnétiques. Elles étaient devenues une friche vierge de la frénésie immobilière qui avaient gagné toute la ville. Les ouvertures rougeoyaient incandescentes et des silhouettes de carnaval apparaissaient puis disparaissaient dans la fournaise dans un battement de techno.
« La colline bruissait poussée au dehors d’elle même par des vagues de contraction, elle grinçait, crissait, se soulevait, se débarrassait. »
comme une tentative de reconquête de la terre
et cette arrivée (superbe) aux fortifications
Merci Françoise d’être venue jusqu’aux fortifications.
Visuellement terrible et haletant ! Le paysage déborde, échappe, à profusion. Merci pour ce texte.
Merci émilie pour ta lecture, le récit me déborde et je ne sais pas trop où il m’emmène.
Merci pour ce texte très « visuel » et très prenant émotionnellement. des images fusent, on a envie de fuir… et on reste à lire!! bravo!!