#construire #01 | au bord du canal

C’est au bord du canal que les choses ont changé, que René a compris, qu’il a compris qu’il ne pouvait pas continuer ainsi, qu’il allait la perdre. Folle lui a-t-il dit en la saisissant par le bras. D’une poigne ferme il l’avait attrapée, l’avait rattrapée, sa femme, bien trop près de l’eau elle était, elle qui ne savait pas nager. Folle! Lui a-t-elle lancé un regard qui lui a fait comprendre? A-t-il encore eu besoin d’un supplément de preuve? Ça n’aurait donc pas suffi? Il a compris. Et d’autant mieux qu’elle n’a pas voulu rentrer. Pour la première fois elle s’opposait, disait non. À lui. Le patron, le maître, le mari. C’est tout comme. Comment osait-elle? La frapper? Ç’était trop tard. Elle est partie, a trouvé refuge chez son fils, comme un barrage il s’interposait. Un autre homme s’interposait. Alors Il a dû la reconquérir, René, la séduire, promettre, agir. Une maison il lui a offert. Une maison en gage d’un nouveau départ. Un jardin il lui offrait, la campagne il lui donnait, son enfance il lui rendait. En quelques jours il trouvait une maison. Ils ne quitteraient pas le département, lui pêcherait, elle tricoterait au soleil, ils iraient se promener ensemble, et les enfants pourraient venir quelques temps chez eux. Il y aurait à nouveau des voix d’enfants dans la maison. À partir de là, la vie s’est organisée, la saison de froid à la ville – le gris, les murs, la cuisine, la messe le samedi soir où l’on va à pied, dans la nuit- et les beaux jours à la montagne, un départ au printemps qui se prépare des semaines à l’avance – six mois ils partent, six mois à laisser la maison fermée, six mois d’affaire à emporter dans la 403, et ce sont les six mois d’automne et d’hiver qui sont déjà transformés, tendus vers le départ, et déjà le poids de ces journées enfermés dans la cuisine est moins lourd depuis qu’elle sait que là-bas l’attendent la maison entourée de prés, le hameau où les gens la saluent, et le troupeau de moutons le soir qui passe devant le jardin, et l’eau fraîche de la montagne, et le lilas, et le prunier, et le parquet en bois, et la maison qui, allez savoir pourquoi, lui apparaît comme une femme, une amie, une mère peut-être quand celle-ci n’est que murs vides, froids, silencieux, tombe.  A quoi tiennent les différences? Là-bas il pêcherait. Cela jouerait-il sur son humeur, le rendrait-il  plus aimable? Il iraient en voiture ensemble se ravitailler le jeudi à la ville la plus proche. Ils y retourneraient le dimanche pour la messe ; il ferait quelques emplettes puis la rejoindrait à l’église, s’assiérait près d’elle sur le banc, elle  serait gênée – comment pouvait-il se permettre d’arriver en retard, et encore avec le pain ostensiblement sous le bras? Elle serait dans un lieu neuf, dont elle ne pourrait se prévaloir d’une antériorité familiale, loin de sa ville natale, de ses soeurs qu’il la soupçonnait de rencontrer en cachette l’hiver, loin des regards. Comment comprendre sinon qu’une maison à la façade grise, une maison pas bien grande, ni bien confortable – pas un fauteuil ni un canapé, la télévision se regardait sur une chaise-, au jardin minuscule – de quoi installer un relax et une chaise longue-, avec trois arbres en tout et pour tout – un prunier, un poirier et un lilas-, dans un hameau qui au plus fort de l’année n’atteint pas les vingt-cinq habitants ait suffi. Suffi à quoi? Qui pour savoir ce qui se passe derrière le balancement du rideau? 

A propos de Betty Gomez

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6 commentaires à propos de “#construire #01 | au bord du canal”

  1. J’ai passé un très bon moment de lecture. Merci.
    Les promesses, réinventer la vie, changer pour ‘réparer’.
    S’échapper.
    Ce qu’on apprend des personnages – les confrontations, les espoirs.
    Le rythme et la matière qui donnent vie au texte. Paysages qui se dessinent, gestes du quotidien.
    Beau et intriguant ce passage : « et la maison qui, allez savoir pourquoi, lui apparaît comme une femme, une amie, une mère peut-être quand celle-ci n’est que murs vides, froids, silencieux, tombe »
    Et, sourire, lorsque j’ai lu « l’homme arriver avec le pain sous le bras à la messe ».
    Au plaisir de lire la suite…

  2.  » ce sont les six mois d’automne et d’hiver qui sont déjà transformés, tendus vers le départ », très belle idée et du coup tout ce qui vient avant et après pour décrire la grisaille contre les six autres mois en perspective prend toute sa force de description. Merci, Betty, à suivre.

  3. Bonjour Betty ! Etait-ce chez toi déjà la présence d’un canal dans l’atelier recto/verso de cet été ? Il y était question d’un.e noyé.e. C’est à quoi je pense. Mais le texte du canal n’était peut-être pas le tien.

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