Une fois de plus, j’étais retournée dans ma ville. Chez moi. Dans ma vie d’autrefois. C’était bien après l’enterrement de mon père, c’était l’hiver et il neigeait. J’étais restée au chaud, bien tranquille, attendant mon frère qui devait passer. C’était lui qui avait eu la charge de liquider l’appartement de mes parents, de trier les meubles, les livres, les vêtements, la vaisselle. Les documents. Moi, j’étais loin, il avait assumé seul la lourde tâche de décider de l’utile et de l’inutile. Il avait mis six mois à vider les armoires, à virer le piano à queue vieillissant, à distribuer les vases de cristal et la vaisselle de porcelaine. Je lui avais fait confiance et il avait tout maîtrisé à la perfection.
Il est arrivé avec deux boîtes de chaussures fermées par un solide lien élastique, qu’il me tend dès l’entrée. Deux boîtes en carton longues de 35cm et larges de 24cm. Elles sont lourdes, je suis interloquée. « Ouvre ! Tu verras ! » J’enlève le lien et soulève le couvercle. Les deux boîtes sont remplies de lettres, des pages simples, sans enveloppe, pliées en deux, couvertes de lignes. C’est écrit à la main, des écritures différentes. Je sors une lettre, une deuxième, puis je verse le contenu sur la table. Il y a deux signatures et trois écritures différentes. Elles sont datées et ces dates remontent très loin, elles sont écrites avant notre naissance. Ce sont les lettres de nos parents, encore jeunes, amoureux, avec des projets de mariage, en pleine période de crise. La deuxième guerre mondiale se préparait, mon père avait dû partir loin pour trouver du travail, ma mère était restée à Vienne.
« Vas-y, lis ! » L’écriture de mon père était nette, très lisible, juste quelques jambages qui enjolivaient, ou quelques barres qui manquaient. Ma mère avait deux écritures. Elle utilisait encore l’écriture gothique, cursive, penchée, resserrée, aux jambages longs avec des s en bâton, des g ouverts, des t sans barre, des boucles relayant des traits, difficile à lire sans apprentissage. Et d’autres lettres écrites dans une écriture fluide, moderne, très lisible. Et nous nous mettons à lire, à décrypter, à sérier, à deviner, en terrain miné, avec un sentiment intense de transgression.
C’est bizarre de relire les lettres de ses parents jeunes, amoureux et pleins de projets, dans une période d’agitation politique, de situation conflictuelle. C’est bizarre de lire ces lettres très personnelles qui ne reflètent que très peu l’environnement en crise. Et c’est bizarre d’apprendre des choses dont on n’était absolument pas au courant. Car on ne parlait pas de cette époque à la maison, c’était trop loin, ça ne nous regardait pas. Et pourtant, ça nous regarde, même des années plus tard. Et donc, nous persistons, avec précaution, avec appréhension, mais avec le sentiment de faire œuvre d’histoire.
Merci pour ce partage tout en émotion de l’intimité d’une histoire qui rejoint la grande Histoire. L’intime qui non sans sentiment de transgression rejoint l’universel avec la bienveillance de vos mots. Merci Monika.
Merci Marie pour ce mot encourageant. Il me semble toujours difficile d’écrire à partir de certains événements qui mijotent longtemps sans émerger, c’est un effort moral, mais heureuse d’avoir été comprise…
(Vienne en Autriche ou bien ? ça ne fait rien non plus remarque – mais quand même : ça viendra peut-être) (dans le dernier film de Jarmusch (pas son meilleur j’ai trouvé – mais beaucoup ne sont pas de mon avis) le troisième et dernier sketch est un peu de cet ordre – sauf que la sœur et le frère sont jumeaux) mais quel début…!!
Vienne en Autriche, bien sûr! Ma ville de naissance et de jeunesse que j’ai quittée, mais qui m’a bien marquée! J’en parle souvent sans trop la nommer (complexe de « l’étrangère » de mes débuts en France…) Et les thèmes d’ateliers de François m’y ramènent souvent…
Merci pour ta lecture!