#construire #02 | inventaires

La porte cochère, le code d’entrée, le hall, les tomettes, l’escalier de bois, (je monte), le tapis rouge usé qui habille les marches, la rampe en fer forgé, les robinets de gaz, le palier du troisième et ses paillassons élimés, la porte de l’appartement (je frappe), le rideau de porte (je l’écarte), l’entrée, la cuisine, le réfrigérateur, la cuisinière à gaz, la bouilloire, l’égouttoir, la table en formica, deux chaises, le salon, la table basse, deux fauteuils (il m’invite à m’asseoir), le lampadaire, la bibliothèque, un bureau, une chaise, le chandelier à trois branches, le poste de radio posé sur une étagère, la reproduction de la Jeune fille à l’étude de Fragonard, le couloir, la porte fermée de la chambre et derrière elle ? Les secrets, le silence.

Sur le bureau, un cahier d’écolier ouvert à une page recouverte d’une écriture microscopique, trois stylos Bic de couleurs noire, verte et rouge, Le Temps Retrouvé de Proust en édition de poche, Jean-Christophe de Romain Rolland dans l’édition Albin Michel de 1931, (je feuillette), sur une page du cahier une liste de mots — table, homme, repu, noué, cou, couteau, voracité, attention, récit, fortunes, peine, langue, gratitude, avenir, main, effusion, irritation, mode, paroles, épouvante — un bougeoir, un châle jeté sur le dos de la chaise, le moulage d’une main, peut-être celle de Frédéric Chopin.

La rue des Couronnes (nous la remontons), la rue Vilin (ce qu’il en reste), la rue des Envierges, la rue Piat, la rue Julien-Lacroix, la rue Jouye-Rouve, les voitures, les klaxons, les feux tricolores, le trottoir exigu et glissant (il bruine), les piétons pressés, les tags bigarrés, l’affiche représentant un homme avec un chat sur l’épaule (il sourit), la plaque eau et gaz à tous les étages, la haie de caroubiers séparant les deux voies de la chaussée, le portillon (nous le poussons), l’allée pavée de pierres irrégulières (nous l’empruntons), les bosquets, les pelouses, le parterre de rosiers, l’escalier de béton (nous montons), sa rampe, les chênes, hêtres, tilleuls, marronniers, noyers, tulipiers de Virginie, arbres de Judée, orangers du Mexique, frênes d’Amérique, savonniers, pommiers, catalpas, sophoras, arbres à encens, cyprès chauves, arbres aux 40 écus et autres essences, la fontaine, le bassin, les senteurs de terres humides, l’escalier double (nous le gravissons), ses rampes, les réverbères, le belvédère (nous contemplons), la vue, la ville, le vertige, l’appréhension, le doute, la mémoire, l’instant.

Les portes vitrées coulissantes, le hall d’accueil, la lumière pâle des néons hésitants, le guichet, l’hôtesse, les distributeurs de boissons chaudes (je me sers un café), les distributeurs de boissons fraîches, les distributeurs d’en-cas et de friandises (je m’autorise une barre chocolatée), les salles d’attente, les couloirs, les téléviseurs (je passe), les sonneries de téléphones portables, le va-et-vient des blouses blanches, les brancards, les chariots, l’odeur de soupe, les potences, les perfusions, les charlottes, les stéthoscopes, les tensiomètres, les électrocardiogrammes, les ascenseurs (je monte au quatrième), les sourires contrits, les regards éteints, les murmures, les plaintes, se lever (je l’aide en glissant mes deux bras sous ses épaules et nous imitons une danse), arpenter les couloirs (je l’accompagne et il prend appui sur mon avant-bras), s’asseoir, lire, écouter la radio, regarder la télé, parler (quelques mots), s’allonger (je l’aide en glissant à nouveau mes deux bras sous ses épaules et nous rions), fermer les yeux, je sors, je reviendrai demain, je ferai comme chaque jour. J’attendrai.

A propos de Serge Bonnery

Autodidacte, passionné de littérature en général et de poésie en particulier. J’ai publié trois récits (éditions de l’Amourier et éditions Le Temps qu’il Fait) ainsi que des textes dans des ouvrages collectifs et des revues. Je réalise parfois des livres d’artistes dans la compagnie de peintres et de photographes. Je pratique pour l’essentiel l’écriture de fragments. Ma participation aux ateliers de François Bon revêt un double enjeu : développer et améliorer mon écriture du fragment ; faire de l’écriture une pratique quotidienne. Mon blog : https://sergebonnery.com

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