
Marcher sous la pluie, il pleuvait, marcher sans parapluie, regarder où on met les pieds, pas dans les flaques, marcher les pieds mouillés, c’est par les pieds qu’on attrape froid, imperméabiliser les bottes, pulvériser, intoxiquer, pour ne pas avoir les pieds mouillés, les semelles qui se décollent, le parapluie oublié dans un café munichois, son souvenir, le bois de la crosse dans la paume de la main, et sortie sans lui, juste à cause de cela, la pluie qui avait cessé, la météo de ce jour-là dont on a oublié la date, mais pas le temps qu’il faisait et le ciel au-dessus de lui, et l’heure où la pluie avait cessé, marcher sous la pluie, avec des cheveux raides, plus raides encore d’être mouillés, raides comme des baguettes on disait, qui ne friseront pas, une hantise pour d’autres, allez savoir pourquoi, de quel diktat de quelle mode de quelle appropriation, marcher sous la pluie ou sous influence, quelle différence, se sentir libre sous la pluie, marcher en oubliant la pluie, il faut être amoureux, très amoureux alors.
La musique, celle qu’on a apprise, celle qu’on a en soi, celle qu’on nous apprend à aimer, celle de l’école maternelle, les ritournelles avec gestuelle, le sourire attendri des parents, montre à Papy, chante Gugusse avec son violon, il fait danser les filles, cela ne dit rien qui vaille à papa, les mises en garde déjà, déguisées, chantées, reprises en chœur, c’est si mignon quand elle chante, filmer, refais, je n’étais pas prête, le couteau contre le verre, devine ce que c’est, le piano désaccordé, les touches qui avaient perdu leur revêtement ivoire, un piano noir avec des touches blanches, noires et grises comme une troisième variété de notes, taper contre le verre à eau à côté du plus petit à vin rouge à côté du plus petit encore, celui à vin blanc, le tintement qui réclame le silence, il se lève, il va chanter, le tabouret au velours usé recouvert du napperon cache misère, faire semblant et malmener les touches, le grincement du tabouret sous le corps d’enfant qui cherche à perdre la tête, quand le piano, l’instrument pour la faire a perdu les mains qui en sortait du beau, la musique reste un animal non apprivoisé, méfiant, la tourterelle qu’on rappelait tandis qu’il battait la mesure, rappelait les gestes, l’épervier qui guettait, la ritournelle est restée alors que toute musique éteint la voix qui écrit, exige le silence. Comme le couteau contre le verre en cristal des grandes réunions familiales où les hommes à tour de rôle sont seuls à chanter. Les femmes ici ne chantent pas. Il leur reste écrire.
Tous les Troyat, mais aussi guerre et paix, les Daphné Du Maurier, les classiques, Cronin, Elisabeth Goudge, Pagnol, Le Bossu, Mon amie Flicka, Quentin Durward, Pearl Buck, Le petit chose, Sans famille, La comtesse de Ségur, les flambants neufs et les autres, les marrons soigneusement recouverts d’un papier tout aussi marron, leurs bords en dentelles, le rêve d’en trouver un à découper soi-même, avoir le droit de lire en même temps que l’adulte au risque de lire qqch. qui n’était pas de son âge, progresser au même rythme dans la lecture, celui qui arriverait en bas avant l’autre et devoir l’attendre, une multitude de plaisirs simultanés, le papier à lettres bleu et les enveloppes assorties, la pochette en cuir ou imitation avec sa fermeture éclair et ses nombreuses pochettes comme emporter tout son bureau avec soi.
La généalogie, les professions, les dates de naissance et de décès, le nom de jeune fille, celles qui le garderont jusqu’au bout de n’avoir pas trouvé mari, trop laide ou de santé fragile, ou ne voulant pas quitter les parents comme Duvet qui ne voulait pas apprendre à voler et qui était resté dans le nid quitté par la sœur et les parents partis pour les pays chauds et lui prenant du poids et un jour trop lourd faisant dégringoler son nid et boum assis comme un gros patapouf au pied de l’arbre dans la nuit noire et le glissement du serpent sur les feuilles mortes le bruit que cela faisait et la peur aussi, les feuilles mortes et les amours défuntes, qui d’entre eux tous s’étaient aimés ou seulement épousés par souci des convenances, lui qui avait pris ses responsabilités et cela devait être après forcément ne les avoir pas prises, l’avoir prise elle si tentante se laissant embrasser, trousser, perdant la tête sous ses baisers et ses mains affairées et si douces, son besoin de juste cela, être prise dans des bras quand tout autre lui avait manqué, ou mariés parce qu’on l’avait décidé, pour garder ou amasser ou éviter la faillite, le déshonneur. La généalogie gardait enclos le pourquoi des unions sous un amoncellement de noms, de prénoms et de dates. Comme mentir par omission.
Les femmes ici ne chantent pas. Il leur reste écrire.
Merci , et je pense à cet instant aux femmes en Iran…