Les épices ça vient de loin et de près en même temps, ça vient du monde et du placard, ça traverse les routes, les ports, les cuisines, ça tombe des sacs, ça dort dans les bocaux, ça attend dans la poudre et dans le grain, le poivre arrive d’abord, noir, blanc, long, sauvage, le poivre qui pique d’un coup, le poivre qui chauffe après, celui qui monte lentement dans la gorge et qui ne redescend pas, la cannelle suit, claire ou sombre, roulée serrée sur elle-même, une écorce qui se souvient vaguement d’avoir été arbre, le cumin sec et chaud, cumin de poussière, cumin de soleil, cumin qui annonce le plat avant qu’il n’existe, puis le curcuma trop jaune pour être tranquille, jaune qui déborde, jaune qui s’imprime sur la peau, sur le tissu, dans la mémoire, le gingembre frais ou sec, il brûle et il soigne à la fois, une rumeur urgente qui traverse le corps, le paprika vient faire le feu sans feu, doux ou fumé, imitation parfaite, la cardamome longtemps fermée, verte ou noire, capsule tendue, graines enfermées tels des secrets administratifs, le clou de girofle petit mais décidé, il plante l’arbre directement dans la bouche, la muscade se râpe au-dessus du plat, un peu, encore un peu, trop et la tête flotte, et puis le safran, un presque rien, presque absent, très cher pour si peu, fil rouge qui travaille en silence, les épices on les dose, on les compte, on les rate, on les oublie, on les exagère, elles voyagent plus que nous, elles savent toutes les langues, et même quand le plat est mangé, quand tout est fini, elles continuent à raconter des histoires même si les mites les grignotent.
Les couleurs sont là avant les objets, parfois après, cela dépend de la lumière. Le blanc du mur, le blanc qui n’est jamais blanc, le blanc sali par le jour, le blanc fatigué du soir. Le noir profond, le noir mat, le noir brillant, le noir qui absorbe, le noir qui renvoie, le noir qui fait silence. Le noir en réserve. Le rouge vif, le rouge sombre, le rouge qui saigne, le rouge qui chauffe, le rouge des panneaux, le rouge des bouches, le rouge qu’on ne regarde pas longtemps. Le rouge attire l’œil, puis l’œil se défend. Le bleu clair, le bleu foncé, le bleu du ciel quand il n’y a rien à dire, le bleu de la mer quand on insiste. Le bleu calme, le bleu inquiète aussi. Le jaune lumineux, le jaune pâle, le jaune presque malade, le jaune qui crie, le jaune qui avertit. Le jaune existe pour être vu. Le vert tendre, le vert sombre, le vert des plantes vivantes, le vert des plantes en plastique, la différence est visible mais pas toujours. Le vert repose, le vert ment un peu. L’orange chaud, l’orange industriel, l’orange des gilets, l’orange qu’on ne peut pas ignorer. Le violet profond, le violet religieux, le violet chimique, le violet rare. Le gris clair, le gris foncé, le gris hésitant du ciel. Le marron de la terre, le marron du bois, le marron qui ne demande rien. Les couleurs se mélangent, se salissent, se corrigent. Elles travaillent sans bruit. Elles continuent, elles sont la couleur de nos yeux.
Les odeurs arrivent sans prévenir, passent par le nez, entrent dans la tête, restent plus longtemps que prévu. L’odeur du café chaud, l’odeur du café froid, l’odeur du café oublié sur la plaque. L’odeur du pain frais, l’odeur du pain grillé, l’odeur du pain trop cuit, presque brûlé, mais encore mangeable. L’odeur de la pluie sur l’asphalte, l’odeur de la terre mouillée, l’odeur de la terre qui a soif. L’odeur de l’herbe coupée, l’odeur verte, l’odeur nette, l’odeur qui dit que quelque chose a été fait. L’odeur des arbres, différente selon les arbres, même si on ne sait pas toujours dire comment. L’odeur du corps, l’odeur propre, l’odeur sale, l’odeur qui revient toujours, même après l’eau et le savon. L’odeur du savon justement, le savon neutre, le savon parfumé, le savon qui promet plus qu’il ne tient. L’odeur du parfum, l’odeur légère, l’odeur trop présente, l’odeur qui marche avant la personne. L’odeur de la cuisine en train de se faire, l’odeur de l’oignon, de l’ail qui colle à la peau, l’odeur qui pique les yeux avant de nourrir. L’odeur du sucre chaud, l’odeur du lait, l’odeur qui rassure sans raison. L’odeur de la poussière, l’odeur des vieux livres, l’odeur du papier, l’odeur du temps stocké. L’odeur du métal, l’odeur de la rouille, l’odeur savante. Les odeurs ne se rangent pas, elles reviennent quand elles veulent. Elles annoncent des images qu’on n’avait pas demandées. Elles travaillent en arrière-plan, en odeur de sainteté.
Les petites culottes sont là, dans le tiroir, pliées, mal pliées, roulées sur elles-mêmes. En mélange, les petites culottes en coton, les petites culottes synthétiques, les petites culottes qui promettent le confort, les petites culottes qui promettent autre chose mais tiennent surtout par l’élastique. Les petites culottes neuves qui serrent un peu, les petites culottes anciennes, qui connaissent la forme exacte du corps. Les petites culottes blanches, devenues grises, les petites culottes noires, qui résistent mieux au temps, les petites culottes colorées, à pois, à rayures, avec des motifs qu’on ne regarde plus. Certaines ont une étiquette qui gratte, certaines ont l’étiquette coupée qui gratte encore. Les petites culottes propres, les petites culottes portées, les petites culottes lavées à la main, les petites culottes oubliées dans la machine, elles sont aspirées. Les petites culottes qui sèchent sur un fil, discrètes et pourtant visibles, les petites culottes qui claquent un peu au vent. Les petites culottes du quotidien, les petites culottes réservées, les petites culottes qu’on met sans réfléchir, les petites culottes qu’on choisit longuement. Les petites culottes accompagnent les journées entières sans rien dire. Elles savent marcher, s’asseoir, attendre. Les petites culottes s’usent par endroits précis. L’élastique se détend, le tissu s’affine. On les garde quand même, elles sont vraiment culotées.
Brosse à dents en poils de porc-épic, Japon, brosse à dents en bambou, Chine, brosse à dents en fibres de noix de coco, Inde, brosse plastique électrique, USA, vibre trop vite, brosse en poils de chèvre, Afrique, brosse en bois laqué, Amérique du Sud, brosse en poils de cheval, Russie, brosse miniature, trousse de voyage, fragile comme un secret, brosse en soie, Corée, brosse en plastique rose, qui cache parfois des miettes, brosse en fibres végétales, Mexique, qui sent le citron, brosse électrique, Allemagne, se prend pour le chef des brosses, brosse en bambou teinté, Vietnam, fait des cercles parfaits, brosse en poils de porc noir, Italie, brosse en plastique bleu, Australie, résiste aux mains pressées, brosse en bois flotté, Scandinavie, semble avoir vu la mer, brosse miniature rouge, Argentine, brosse à dents en fibres de coco, Philippines, qui gratte un peu, brosse électrique violette, Canada, fait semblant de danser quand on l’allume, brosse en plastique vert, Éthiopie, toujours debout, brosse à dents en bambou, Indonésie, brosse à dents rose pâle, qui se cache derrière le miroir, qui s’incline devant l’eau chaude, brosse miniature jaune, Thaïlande, presque invisible, brosse électrique grise, Suisse, calcule tout, brosse en poils de sanglier clair, Portugal, brosse en plastique rouge, Chili, fait semblant d’être importante, brosse en bois sculpté, Kenya, connaît les poussières et le vent, brosse à dents en fibres de bambou noir, presque silencieuse, brosse miniature verte, Colombie, se prend pour un espion, brosse en poils de yack, Mongolie, rêve de steppe, brosse plastique blanche, Émirats, reine des lavabos, brosse en soie noire, Taïwan, observe les mains, brosse en bambou clair, Népal, frémit à la vapeur, brosse miniature bleue, Canada, s’ennuie, brosse électrique rose, Corée du Sud, chante un peu quand on la branche, brosse à poils ras de tapir, Argentine, brosse miniature violette, brosse en plastique transparent, Italie, réfléchit la lumière, brosse en bambou vert, Vietnam, brosse électrique, USA, croit qu’elle est le centre du monde, brosse miniature orange, Philippines, se cache derrière le dentifrice siwak, brosse en plastique jaune, Australie, glisse sur le lavabo, brosse en bois flotté, Finlande, raconte des histoires de poissons, brosse miniature rouge, Pérou, brosse électrique bleue, Allemagne, pense aux réunions de brosses, brosse en fibres de miswak, regarde les gouttes tomber, brosse en bambou rouge, se plie devant le miroir, brosse plastique noire, Canada, essaie de faire peur aux brosses miniatures, surtout à la brosse miniature turquoise de Madagascar, brosse électrique violette, USA, siffle quand elle est excitée, brosse en fibres de coco Thaïlande, se penche vers le savon, s’ennuie un peu, brosse électrique rose, France, prétend faire du yoga.
Epices, odeurs, couleurs, petites culottes, brosses à dents….un feu d’artifice de détails sur du quotidien qui le rend sensuel, un voyage des cinq sens! merci
Merci Eve, je comprends que l’on puisse en écrire beaucoup… c’est certain.