La porte grinça. Je tenais encore le bouton sa porcelaine fraîche et blanche. Elle ne grinçait pas elle chantait. C’est ce que je me disais depuis toujours. Je connais son chant aux quatre saisons. Lorsque le bois s’épanouit, lorsqu’il se resserre dans le froid sec, lorsqu’il chante sa frontière, lorsqu’il échoue à dissimuler un départ. Je pars. La porte chante un adieu. Je ne sais pas si je reviendrai alors je garde ma main sur. La sensation sur la main. Le chant qui restera et que je saurai chercher à chaque seuil que mon existence rencontrera. Je ne fuis pas. Je pars. Je les ai embrassés. Je les ai serrés contre moi. Elle a pleuré mais elle est fière. Il n’a pas prononcé le moindre mot il a posé sa main sur mon épaule. Ridée mais encore épaisse, vigoureuse, agile cette main celle qui avait manié toute une vie les ciseaux et le fil, l’aiguille, le mètre. Les corps mesurés, les étoffes découpées, les plis choisis avec précaution, les silhouettes dessinées. Cette main, dans sa pression sur mon épaule a dit va c’est ton chemin le tien tu accompliras tu porteras notre nom loin dans ce monde qui t’attend que jamais nous ne connaîtrons va enjambe les mers les océans envoie nous peut-être une lettre lorsque le temps te le permettra lorsque tu seras seul dans ta chambre, celle que tu auras aménagée quelques photos une lampe le tissu que je t’ai confectionné posé sur une chaise tu le prendras, le déposera sur tes épaules enveloppé tu écriras une lettre va. Cette main qui m’avait tout appris. J’ai 18 ans et je pars. Je me suis peigné. Mon habit est ajusté. Mon sac est plein. Mes chaussures sont cirées. Je voudrais faire plus vieux que mon âge. Mes taches de rousseur me trahissent enfin c’est ce qu’on dit, ici le gamin. Je suis un homme. Désormais. L’adieu de la porte dit toi l’homme va emporte tout et oublie tout invente trahis va. Le jour se levait. La lumière se déposait sur mes pas, d’abord timide puis gagnait en consistance. J’avançais. Il fallait descendre les ruelles qui composaient notre quartier, coudes étroits, entrelacs de briques et de bois puis m’engager sur les grandes artères pour rejoindre le fleuve. Son eau à cette heure sans reflet, étendue morte sombre étrangement calme. Comme épaisse. Je croyais sentir non par mes yeux ou mon nez la substance qui semblait recouvrir l’ensemble du lit. Visqueuse. Effrayante dotée de pouvoirs garde à toi un ruban malfaisant l’histoire suivant son cours lent trop lent et moi en cet instant de flottement je me demandais elle ou moi qui dompterait l’autre. Le longer pour rejoindre la gare. Les maisons colosses de part et d’autre leurs briques presque noires dans l’aube, les trois chênes qui encadraient la dernière place avant la bifurcation. Le fleuve continuait sa courbe et moi je prenais la tangente celle qui léchait les hauts murs de l’usine ils sont venus de loin pour y travailler ont quitté leurs pays, leurs femmes et leurs enfants avec eux et désormais dans leurs taudis ne voient pas la lumière du jour mais la cheminée de l’usine derrière son mur d’enceinte et les baraquements seule horloge des vies du dessous elle qui crachotait ses volutes sombres régulières intangibles les ouvriers avaient embauché il y a des heures déjà. Je pars. Puis la gare. Ce serait la première fois. La locomotive charbonneuse, les rails que j’imaginais à découper l’horizon imperturbables sillons créateurs d’un temps neuf pour les vallées les campagnes et les villes. J’avais dans ma poche droite mon billet. Je veillais à ne pas le froisser. Monter dans le ventre de la bête ses soubresauts sans doute son vacarme sans doute son odeur sans doute sans doute. Ce n’était que le début. Train. Bateau. Le premier me déposa dans une ville que je ne connaissais pas. Le second me porterait loin. Un homme m’attendait. Il portait fièrement l’uniforme. Son regard parlait pour lui, racontait sa lassitude pour la banalité du paysage dans lequel il se tenait droit ce jour-là, racontait les terres qu’il avait foulées arrachées déplacées, racontait les ordres qu’il prononçait du seul geste de sa main et pourtant il était là. Il ne donnait pas les ordres les plus importants. Il les accompagnait, en transmettait certains, peut-être en inventait certains pour que son dos soit tenu plus droit par la seule soumission de ceux auxquels il s’adressait. Moi. Je m’approchais. Le menton haut. Nous fûmes rejoints par quelques autres, à moi semblables. Cirés ajustés peignés. Lorsqu’il baissa les yeux vers nous – il les baissait et pourtant sa stature n’était pas, physiquement, plus haute que les nôtres – nous comprîmes. Nous lui avons tendu notre document. Une simple feuille pliée, tamponnée. Je l’ouvrais en grand j’y lisais mon nom qui me paraissait alors minuscule tremblant sur cette page ocre. Enrôlement laissez-passer convocation invitation. La feuille tendue disait va va creuser ton horizon ne te retourne pas abandonne nais tends tes joues aux vents perce les vagues regarde ton point fixe couds ton sentier à la mesure de ton pas. La chambrée était étroite le bateau immense. Il grinçait d’un chant qu’il me faudrait apprendre. J’apprendrai. J’ai appris. Les ponts les uniformes les fonctions les heures. Le cap. Toucher terre. Je ne sais plus combien de temps avant. Entre. Je ne savais plus rien. Je voulais paraître plus vieux et je suis né. Maladroit dépendant sans langage. J’ai suivi. J’ai appris. Tous les matins à. Les rapports à remettre à. Les relevés à remplir chaque. Le ciel ici était plus haut. Les couleurs étaient franches. Elles n’étaient pas encore passées. Elles divisaient clairement les lieux et les corps. Le rouge était la terre. Le rose était la fleur. Le vert était l’arbre. Le blanc était le fort. Le noir était. Elle vendait des petits pains sur la jetée à l’entrée du bâtiment où ma vie s’organisait. Elle souriait. Son nez rond ses joues rondes ses lèvres rondes. Ses cheveux contaient une histoire inconnue. Des tresses épaisses serrées accentuaient la ligne de son front puis se dressaient puissantes insoumises avant d’adopter une courbure douce un arc-en-ciel noir et brillant plongeant jusqu’à sa nuque. La première fois que je la vis, elle était enveloppée dans un tissu qui me ramenait loin, aux tartans que le père aimait ceux de sa lignée et de ses légendes. Le tissu, celui que j’avais emporté dont je me couvrais les épaules désormais dans mon atelier, seul, je n’écrivais pas. J’écoutais les souvenirs qu’il me chuchotait aux oreilles. La texture de ces souvenirs, serrée de mille fils, mon index droit caressant machinalement les deux initiales qu’il y avait brodées dorées mon index droit sentant toutes les odeurs des histoires qu’il y avait cachées mon index droit voyant les gestes de sa main le fil la lenteur l’aiguille son visage penché la précision la bobine le mouvement l’atelier faiblement éclairé la danse les étoffes classées la surpiqûre le cahier à commandes les ciseaux lui. Elle. Sa peau noire était ce qu’il existait de plus lumineux. Dieu et les prêches et les stratèges et les officiers et les galons et les canons et les cartes militaires et les cartes maritimes n’avaient pas compris que la lumière était là, simplement là. Sur cette terre. Elle chaque jour. Chaque jour un pain. J’en avais les moyens. Je passais mes journées à confectionner. Ce n’était pas la fonction la plus prestigieuse loin de là. Je n’étais que le recommencement du père qui n’était que le recommencement du sien un arbre tout entier cousu main. J’entrais jusqu’au quartier du gouverneur. Je le mesurais. Je prenais sa mesure. Son corps m’obéissait. Se levait. Se tournait. Tendait les bras. Puis je découpais. Puis je cousais les jours d’étoffes épaisses et rêches. Elle souriait. Le pain qu’elle me vendait n’était plus choisi parmi les autres. Elle le sortait d’un autre sac qui émergeait dans un léger froissement de son habit. Elle disait bonjour. Je disais merci. Je me suis assis sur la jetée. Je regardais le vent ce qu’il creusait dans l’océan ce qu’il poussait le ciel et les oiseaux ce qu’il crachait de pirogues d’hommes et de poissons sur la grève. Je restais là. Je ne pensais pas. Elle à côté de moi. Je ne sais plus combien de temps. Avant que. Entre. Nous échangeâmes d’abord des mots faits de sable glissant entre nos doigts, de brindilles échouées, de mains dansant contre les bourrasques. Nous avons appris. Ainsi nous parlions. Nous avions inventé lentement notre langue. Elle posait la main sur mon épaule. Je posais sa main sur son épaule. Nos mains et nos épaules parlaient pour nos langues nos bouches nos gorges. Nous parlions sur la jetée. Puis elle m’emmena. Elle m’emmena dans les couleurs. A travers le rouge et le vert. Plus loin que mes aiguilles que mon fil. On ne voyait plus l’océan on l’entendait. Elle son lieu. Une place protégée de trois arbres dont quelques cabosses au sol semblaient faire ronde et honorer les troncs et ma main contre et l’écorce pour épaule dit va cueille le fruit tisse ici ton arbre tes racines percent déjà nous les sentons elles soulèvent la terre la soulèveront elles se gorgent de son jus elles résisteront à l’océan va elles résisteront. J’ai écouté. Puis elle m’a emmené encore. J’avançais. La porte qu’elle a ouverte a chanté à mon passage. J’ai reconnu son chant le ciel n’était pas le même mais lui, il m’était familier. J’ai souri comme elle souriait. Sur la droite des tissus empilés. Comme moi elle parlait leur langue tramée. Elle glissait sa main contre je l’imitais nos mains mêlées-étoffes nos mains mêlées-couleurs, un rayon de soleil pour nous transperçait les nuages gonflés. Et dans sa lumière oblique la poussière dansait poudre d’or sur nos cheveux poudre d’or sur nos épaules. Nous avons appris. Nos corps ont déchiffré la langue de nos étoffes de nos mains et de nos épaules. Je ne sais plus combien de temps. Avant que. Entre. Elle son ventre. Son ventre rond. Mes mains posées comme avant aux épaules. Elles parlaient au-dedans. A travers les eaux qui berçaient, la substance qui berçait l’enfant. Nous sourions. Et le jour je taillais. Et le jour elle vendait. Sur la jetée contre les vents son ventre s’arrondissait. Sur la jetée nous tissions. Sable. Arêtes. Ecume. Nos corps cousus l’un à l’autre. Il naquit un jour de ciel bas juste avant la pluie. Je voyais sur ses joues les taches de rousseur qu’elle ne devinait pas. Elle a vu depuis lors dans mes yeux ancré le reflet de l’enfant. Elle choisissait les tissus. Elle guidait ma craie et je découpais. Je fronçais. J’ajustais. Je cousais puis l’homme. Celui qui m’avait attendu au premier jour d’un geste me fit appeler. Il avait dans la main une feuille pliée. Il l’ouvrit en grand. D’un geste je compris. Convocation invitation lettre tamponnée. Je ne sais pas combien de temps entre. Un océan de secondes entassées avait creusé des sillons sur mon front. Avant que. Mon sac était vide. Mais avant. Avant que. Je posais ma main sur l’épaule de l’enfant. Je lui appris tout ce que j’avais appris tout ce que je voulais apprendre. Il écoutait. Elle me regardait. Je n’avais que peu à lui laisser. Des ciseaux, un mouchoir où j’avais brodé deux initiales. Nous sommes allés au fort. Nous sommes allés au gouverneur, face à son uniforme qui le tenait droit qui lui permettait de porter son regard au-delà de tout ce qui l’entourait de nous de notre bout de papier. Il a apposé sa signature et son tampon. La Couronne en était témoin. Je suis monté sur le bateau. Remonter l’horizon. Sur le pont je voyais les couleurs de leur intensité elles disaient va emporte tout n’oublie rien. Je ne lui laissais rien ou presque, mon nom.
10 commentaires à propos de “Construire #03 — Celui qui partit”
Laisser un commentaire
Vous devez vous connecter pour publier un commentaire.
tout un roman : j’ai été prise !
Oh merci pour ta lecture Lamya! Ravie de ton retour 😇
Elle a raison, Lamya, j’ai halluciné. Que rajouter à cela ? Merci, Rebecca. Tout chante dans ce texte, tout est poésie.
» La porte grinça. Je tenais encore le bouton sa porcelaine fraîche et blanche. Elle ne grinçait pas elle chantait. C’est ce que je me disais depuis toujours. Je connais son chant aux quatre saisons. Lorsque le bois s’épanouit, lorsqu’il se resserre dans le froid sec, lorsqu’il chante sa frontière, lorsqu’il échoue à dissimuler un départ. Je pars. La porte chante un adieu. » C’est à la fois la sensation de la poignée de porcelaine et sa promesse. C’est beau.
«
Merci Anne! Beaucoup beaucoup
J’adore comme ça glisse à la lecture, ces phrases sans ponctuation, entre l’oral et l’écrit.
Le départ, la rencontre, le départ.
Ainsi va, ta musique.
Merci Yael, y compris pour cette idée de musique
Un bois qui s’épanouit, une porte qui chante, des océans qui se laissent enjamber… Oh que j’aime ce monde ré-enchanté ! Même si certains chants sont difficiles à apprendre et certains fleuves sont des rubans malfaisants… Je reste donc sur mes gardes.
Merci Philippe ! Moi aussi je reste sur mes gardes 😉 prête à cueillir le « roman » s’il se présente à moi
Complètement enveloppée par la couture des mots par le bouquet de poésie à cueillir au fil de la lecture.
Admirative. Merci Rebecca
Merci beaucoup Marie. Ton message me touche !