#construire # 03 | Clerc, 23 minutes chrono

8h04 – Entrée dans le métro. Je descends les escaliers mécaniques. L’air est tiède, chargé de l’odeur des cafés à l’emporter et du plastique chauffé. Les gens pressés se croisent, ajustent leurs sacs, consultent leur téléphone comme on lit un oracle.

Je m’assieds dans le premier wagon. Mon genou heurte une chemise en carton posé sur le siège d’en face. « La passante » est écrit au feutre noir. Elle glisse aussitôt contre ma chaussure gauche, s’ouvre légèrement.

Je m’excuse à voix basse, réflexe inutile puisque personne ne semble la revendiquer. Je la ramasse. Elle est lourde, non par le nombre de pages, mais par la densité silencieuse de quelque chose qui attend d’être reconnu. 

Je lis très peu. J’ai toujours pensé que lire demandait une disponibilité que je n’ai pas, une verticalité de l’attention. Je fonctionne par nappes : tickets, formulaires, messages, modes d’emploi. Des textes qui ne réclament rien sinon d’être traversés.

A l’intérieur, le manuscrit est divisé en sections colorées maintenues par des trombones. Chaque couleur correspond à un thème. Ce n’est pas écrit comme un roman, ça ressemble à une tentative de classement du monde avant son évanouissement.

8h07 – Bleu, Enfance. Une feuille dépasse légèrement. Je la prends, observe la pliure, la texture du papier. Je la repose. Je ferme la section.

Autour de moi, une basse continue : conversations lointaines, musique, rires, froissement de journaux et de rares tickets de métro. Une odeur de parfum se mêle à celle du métal.

8h12 – Jaune, Sentiers à deux. Le trombone accroche. Le papier est fin, presque translucide. Un fragment hésite entre le jaune et le vert. Je le manipule, note la pression du stylo et la façon dont l’encre s’est déposée.

Un enfant s’agite contre sa mère, une femme parle au téléphone à voix basse. Le métro ralentit légèrement dans le tunnel et un courant d’air apporte l’odeur du quai suivant. Je repose le feuillet, geste minimal celui d’un lien qui se tend. Mon contact avec ce manuscrit n’est que de passage.

8h17 – Vert, Le monde en route. Le wagon s’ébranle. Les passagers sont absorbés par les écouteurs, les journaux, les conversations éparses. Une photographie glisse de la chemise : un paysage avec des vaches dans un pré sous l’instabilité du ciel.

Je note mentalement la couleur sur l’étiquette. Témoin temporaire, je replace la feuille. Elle ne m’appartient pas.

8h19 – Le métro s’arrête brutalement, incident technique. Le mot « incident » s’affiche au-dessus des portes avec une neutralité proche de l’insulte.

Une femme debout soupire, un homme regarde sa montre avec l’air de quelqu’un qui croit encore que le temps lui obéit.

Je consulte le dossier, pas mon téléphone.

Le métro repart.

8h25 – Rouge L’instant suspendu. La rame s’immobilise. On entend le glissement des portes qui s’ouvrent et l’appel d’air, un relent de croissant et de pluie. Je me lève pour descendre. Je me décharge de ce poids et repose la chemise sur le siège, sa destination.

Un autre passager l’observe. De ses doigts il effleure la couverture, hésite. Le wagon se remplit de voix nouvelles. Je descends. Les portes claquent. Le dossier attend.

8h26 – Gris, Le passage. Le nouvel occupant s’assoit, entr’ouvre la chemise, puis l’ouvre. Les pages s’écartent sous ses doigts, elles deviennent une mer de papier. Il ne lit pas. Il soupèse, replace, ajuste silencieusement avec attention.

A travers la vitre, les lumières glissent sur les visages, sur le papier dessinant des formes fugitives. Je marche sur le quai. Le manuscrit est en route vers…

8h27 – transparent, Fragments. Je l’observe depuis le tapis roulant. Il tient le carton contre lui, le protège avec l’économie du geste.

A l’intérieur le manuscrit se prépare à franchir le seuil entre l’épreuve et le livre. Il n’existe pas encore mais il est déjà tendu vers ce qui pourrait advenir.

Au bout du quai, je disparais. La chemise est trouvée.

Je n’aurai été que le témoin provisoire d’un événement dont on ne parlera jamais.

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