Il n’est pas difficile de savoir ce qu’il avait fait dans la journée précédant la mort de Béa. La même chose que les jours suivants. J’en aurais parié un œil. Exactement la même chose, à un détail près : il avait nettoyé sa voiture avec soin, en grommelant. Il avait insisté particulièrement sur le parechoc et les roues. Les jantes reluisaient encore quand je l’ai retrouvé, deux jours plus tard. En possession d’une description précise de son visage et de la couleur de la voiture, ça a été un jeu d’enfant. S’il me restait le moindre doute, un oiseau de passage avait rebroussé chemin pour rapporter les trois-quarts de son immatriculation, qu’il avait noté machinalement quelques minutes avant l’accident, intrigué par le jaune de la carrosserie. Mais je n’ai eu aucun doute : j’ai su au premier regard que c’était le chauffard de Béa. Il ne m’échapperait pas. Le matin, son itinéraire était réglé comme du papier à musique : levé à 7h, il buvait deux bols de café bien fort que sa femme coupait avec de la chicorée. Il traversait ensuite le petit bois pour aller retrouver son auto garée près des rails. J’ai mis du temps à comprendre ce manège. Il y aurait eu un la place devant sa maison, en dépit du bric à brac accumulé en tas çà et là dans leur petite cour. Quand il mettait le contact, il attendait sans bouger sur le siège que le chauffage, poussé à bloc, tape les 30 degrés dans l’habitacle. Le radiateur dégageait une odeur écœurante de graillon qui s’ajoutait à celle du tabac froid. Le cendrier avait débordé depuis un bail, et des paquets vides dans les portières, entre les sièges faisaient autant de petits réservoirs à mégots. Il y piochait une première bouffée, sans ouvrir les fenêtres.(…)