
J’ai suivi les conseils de l’aîné. À la traque furieuse des premiers jours a succédé une filature minutieuse. Ma première. Une observation quasi scientifique de l’assassin de ma compagne. La précision me calmait effroyablement. J’en rendais compte chaque soir, toujours plus exactement. Il n’est pas sorcier de savoir ce qu’il avait fait dans la journée précédant la mort de Béa : la même chose que les jours suivants. J’aurais pu le parier et j’allais vite en avoir confirmation. Exactement la même chose, à un détail près : le lendemain, il avait nettoyé sa voiture avec soin. Il a dû insister particulièrement sur le parechoc et les roues. Les jantes reluisaient encore quand je l’ai retrouvé, deux jours plus tard. Avec la description précise de son visage et de la couleur de la voiture, ça a été un jeu d’enfant de lui mettre la main dessus. S’il me restait le moindre doute, un oiseau de passage avait rebroussé chemin pour rapporter les trois-quarts de son immatriculation, qu’il avait notée machinalement quelques minutes avant la collision, intrigué par le jaune de la carrosserie. Mais je n’ai eu aucun doute : j’ai su au premier regard que c’était le chauffard de Béa. Il ne m’échapperait pas. Il faisait partie de ses gens sans rigueur, gardés par la routine comme des moutons par un chien. Levé à 7 h, deux bols de café bien fort préparé par sa femme et coupé à la chicorée. Traversée du petit bois pour aller retrouver l’auto garée près des rails. J’ai mis du temps à comprendre ce manège, j’y reviendrai. Il y aurait eu la place devant sa maison, en dépit du bric-à-brac accumulé en tas çà et là dans leur petite cour. Il insère sa grande carcasse dans l’habitacle. Contact. Plus un mouvement jusqu’à ce que le chauffage, poussé à bloc, tape les 30 degrés. Une odeur écœurante de graillon sortait du radiateur qui s’ajoute à celle du tabac froid, si forte que je la sens encore. Le cendrier a débordé depuis un bail et des paquets vides dans les portières, entre les sièges sont autant de petits réservoirs à mégots. Il y pioche une première bouffée, sans ouvrir les fenêtres. Il y pioche la première bouffée, inefficace, puis deux, trois autres, en avalant nerveusement la fumée. Il n’ouvrira pas les fenêtres, même les jours de beau temps. En attendant qu’il se décide à démarrer, je revenais toujours à ce type, dont le journal avait parlé. Il s’était suicidé en redirigeant les gaz du pot d’échappement vers l’habitacle à l’aide d’un tuyau d’arrosage. L’affaire avait fait grand bruit parce qu’on l’avait trouvé assis sur la banquette arrière, avec un petit baise-en-ville et que le gars exerçait la profession de chauffeur de taxi. Les jours passants, je me surprendrai à penser qu’il se tue à feux doux, à tirer sur ses mégots, dès l’aube dans sa bagnole surchauffée. Il n’y aurait eu qu’à le laisser faire. Le lendemain pareil à la veille. Le gars est la mécanique de sa routine. Un petit wagon plein de cendres posé sur des rails circulaires. Mais la voix de Béa, toujours : Protège, Phœ, protège. Et les tripes à l’envers à la pensée qu’il pourrait provoquer un nouvel accident sous mes yeux… Il met le contact. Il tousse. La caisse tousse. Ses mains se cramponnent au volant. Son visage presque collé au pare-brise. Il se rend à l’usine d’acier. Il se gare avec cent autres sur le parking qui fait face aux grandes bâtisses de briques et de tôles. Avant de pointer, il fonce au café. Il est tremblant. Eh, Paul ! lance le patron et il répond en levant le nez, mais ne prononce pas un mot avant le troisième verre. Il boit vite. Il est en retard. Il va travailler. Pendant la première heure, ses mouvements sur les machines sont relativement habiles et souples. Ensuite les tremblements reviennent dans les doigts. Puis un léger déséquilibre. Il lui arrive de frôler les autres quand il les croise. Certains s’énervent vite. Il sort boire à chaque pause. À chaque fois dans un café plus éloigné de l’usine. Il noue les manches de sa combinaison bleue autour de sa taille pour ses sorties. Il doit courir s’il veut être à l’heure pour la reprise. Il n’est pas vieux, mais il souffle comme un bœuf, même par beau temps. Le cœur pourrait lâcher. Il suffirait d’attendre… mais il va reprendre la route et qui sait ce qui pourrait se produire. Protège, Phœ. Il a un petit pouvoir à l’usine. Les autres ne l’aiment pas beaucoup. Ils parlent bas après son passage. Ça ne les empêche pas de boire avec lui à la fin de la journée de travail quand il paye une tournée au bar du coin. Mais quand les autres rentrent pour dîner, il passe à la liqueur verte et il regarde les chevaux de la journée courir sur l’écran. Il ne parie jamais. Une fois, je l’ai entendu dire au barman qu’il aimait les chevaux, qu’ils étaient la vraie passion de sa vie. L’autre a levé un regard entendu vers la caissière. Ils sont tous habités de grandes passions inassouvies et aucun n’a l’air de se douter que boire comme le tonneau des Danaïdes en sera meilleure mesure et non l’empêchement. Quand la nuit est bien tombée, il rentre, mon estomac se sert en le voyant monter dans la voiture. Il reproduit à l’identique la fumigation du matin. Enfin, il démarre et après l’avoir suivi terrifié par ses écarts et ses coups de frein aléatoires trois soirs de suite, j’ai fini par le précéder, espérant limiter les dégâts en lui ouvrant la route.
« le lendemain, il avait nettoyé sa voiture avec soin. »
un détail…
les faits et gestes parlent d’eux-mêmes
texte puissant. merci
Je te remercie bien tard de ton passage. Il est précieux, je ne sais pas trop où est le curseur dans ce projet (polar Affreux). Toujours l’impression d’écrire fade… Ou mélo. Autant en mise en scène, je sais comment produire un effet et quel impact ou contact il aura avec le public, autant en écriture, je suis loin du (bon) compte…