#construire #03 I Vu de ma fenêtre

Je me réveille, j’évite de regarder par la fenêtre. Mais peut-on on dire fenêtre quand il s’agit d’une meurtrière fermée par du verre de sécurité feuilleté ? 
Quand je suis arrivé ici je me suis demandé : comment je vais réussir à me construire un nid dans une pièce de 9 m2, lit, table, sanitaires compris, sans le moindre souffle d’air puisque rien ne s’ouvre ? 

Cette nuit, j’ai rêvé que je traversais l’océan sur un bateau. Je dormais dans une cabine de 9 m². Tu étais avec moi. Les vagues s’écrasaient contre la coque, ruisselaient sur le hublot, nous étions bien au chaud, bercé par le ressac. C’est terrible quand tu te réveilles après un rêve de voyage. Tu regardes tes pieds. Le café est dégueulasse.

Elles ont dit tu peux emporter le texte dans ta chambre pour l’apprendre. Ce n’est pas une chambre c’est une cellule, j’ai répondu. De toutes façons je ne retiens rien. Je répète les phrases, je les écris, je les oublie. Par la fenêtre je vois la mer qui brille comme une coquille. Je connais encore par cœur ce poème de Paul Fort que j’ai appris à l’école. C’est fou que je me souvienne encore de ces mots-là. 

La mer s’en va et elle revient. C’est monotone même si c’est jamais pareil. Pendant les grandes marées de minuscules silhouettes pêchent à pied dans le lointain. Je tends mon pouce vers la vitre, je voudrais les écraser. Je me souviens de quand on jouait à « j’te gomme ». Tout ce qu’on détestait, tout ce qu’on ne voulait plus ou qui nous faisait du mal, on le gommait  : mademoiselle Caminade, la maîtresse du CE1, j’la gomme ! Albert Buté,  j’le gomme ! les proprios du bar tabac, j’les gomme ! Sans parler du père, du frigidaire vide, des radiateurs éteints, de l’ascenseur en panne… Et puis un jour, on a arrêté, t’y croyais plus.

Il paraît que le niveau des océans monte à cause de la fonte de la calotte glaciaire. Drôle de mots calotte glaciaire. Le père nous en fichait des calottes. La nuit, je rêve que de grandes vagues soulèvent les grilles, éclatent le verre de sécurité feuilleté, noient tout. Ça m’est égal. Je plonge, je respire sous l’eau, je nage au loin, personne ne me voit.

Bouba m’a dit : il y a un dauphin qui nage dans la baie, je te jure, hier je l’ai vu sauter au loin ! Tu t’es craqué, j’ai dit à Bouba, les dauphins c’est pas dans cet océan-là, pas par ici, ça se saurait s’il y en avait. Et pourquoi pas une baleine pendant que t’y es ?

Le surveillant m’a raconté qu’une fois une baleine s’est échouée sur la plage devant les murs. Je ne le crois pas. Je ne peux pas vérifier alors je ne le crois pas. Je ne peux pas aller de l’autre côté des murs pour voir s’il y a une baleine. Et pourquoi il me raconte ça à moi ? 

Depuis le mois d’octobre les jeudis après-midi, c’est atelier-théâtre. Les deux intervenantes sont pleines d’enthousiasme. Je suis sympa avec elles, je tâche de ne pas les décevoir mais quand elles nous demandent de nous donner la main, non. Trop c’est trop.

Pour sentir le vent du large, il faut sortir dans la cour. C’est un espace clos de murs. Tu ne vois pas la mer tu l’entends. L’espace est quadrillé : le coin des marseillais, le coin des Lyonnais…  Y’a plus de coins que d’angles dans cette cour. On se regroupe par catégorie : le type de peine, l’origine ethnique… La cour est grise, il pleut souvent. Tant mieux. Quand le ciel est bleu ça te déchire de l’intérieur.

De mon lit je pourrais voir la mer. Je regarde de l’autre côté. Dans la salle de théâtre qui surplombe le bâtiment elle est partout. C’est une pièce traversante d’est en ouest. Des deux côtés l’océan moutonne à perte de vue. Elles disent : qu’est-ce que c’est beau la vue qu’on a d’ici !  Je préfère les murs gris, je dis.

Elles nous ont expliqué : on va faire un spectacle sur l’amour. On va partir du titre : Où vont les sentiments quand ils disparaissent ? Je me pince les lèvres, rien de les effraie. Je ne leur demande pas : l’amour, mais quel amour ? Je pense à toi.

Elles expliquent : la confiance, c’est important au théâtre la confiance et pas qu’au théâtre d’ailleurs, dans la vie aussi. Marcher les yeux fermés en sachant que rien ne peut t’arriver, que tu ne fonceras pas dans un mur, qu’il y aura toujours quelqu’un pour te rattraper. Décidément elles n’ont peur de rien. Qui fait confiance à qui ici ? 

A propos de Françoise Guillaumond

Ecrivain, directrice artistique de la compagnie La baleine-cargo sur Wikipedia, ou directement sur la baleine cargo.

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