Elle en face derrière les fenêtres. Les occulter il aurait fallu. Elle ne le ferait pas. N’effacerait pas la mer au bout de la rue. Sa rue depuis… Elle ne savait plus. Regarder par la fenêtre malgré le monde autour en guerre. Elle ne tapisserait pas de bleu les surfaces vitrées. Elle résisterait. N’obéirait pas aux recommandations. La mère était morte. La solitude était restée la même. Les remontrances en moins. C’est par les yeux qu’elle puisait le dehors. Le nécessaire à la vie. Les frères vivaient loin. Partis fonder famille. Malgré l’interdiction de la mère. Ils avaient tous fini par désobéir. Certains avaient mis plus de temps que d’autres. Mais tous y étaient parvenus. C’est qu’ils étaient nés du bon côté, pas de celui des filles. Depuis le début de la guerre même en été l’agitation sous son balcon avait cessé. L’air de la mer ne faisait plus recette. Celui qu’on recommandait comme remède à tous les maux de l’âme ou du corps, avait changé de consistance. On se méfiait de tout. Elle regarde par la fenêtre. Fait deux pas sur le balcon pour donner du pain aux oiseaux. Même avec le rationnement il reste des miettes et elle a besoin de si peu. Les meilleurs morceaux pour les garçons. La nourriture lui soulève le cœur et ça ne date pas d’hier. Les morceaux gras qui surnagent ou ceux que les dents hésitent à mâcher anticipant ce qui résistera, on appelait ça un nerf, c’est plein de nerfs, avale, ne fais pas d’histoire. Si justement elle en fait des histoires. Elle les fait dans sa tête pour elle seule pour se les raconter. C’est devenu une compagnie. Une façon de combler un gouffre au-dedans. De courber l’échine comme obéir à la mère sans se prendre des coups. Il faut la comprendre, la mère, veuve avec tous ces enfants. Du matin au soir, elle regarde par la fenêtre. Elle pourrait presque entendre la mère de la petite dans l’appartement en face, de l’autre côté de la rue Marie-José qui lui dit de ne pas s’approcher de la fenêtre, et qui le fait dès que sa mère est sortie. Eux non plus n’ont pas occulté les fenêtres. Elles s’observent. Une rue et deux vitres les séparent. Au bout de la rue, quand elles tournent la tête, elles voient la mer. L’une et l’autre depuis la fenêtre l’appellent la fixent la regardent. Un jour la petite avait levé la main et lui avait fait signe. Une connivence qui avait enjambé la rue Marie-José. Les rues comme les villas bord de mer à porter des prénoms de fille, jamais avec leur nom de famille ou si peu.
9 commentaires à propos de “#construire #03 | Marie-José straat.”
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Envie d’en découvrir plus sur ces balcons et la mère et la mer au loin
Très joli texte ! Et ces signes d’un appartement à l’autre, tellement sensibles, tellement émouvants. Merci.
merci pour ce beau texte et toujours la mer pas loin, au bout es yeux. merci
désolé, pas mis le bon titre dans le pdf compile, ce sera rectifié demain
Tes titres me vont toujours. Pas grave.
Très poignant ce texte avec en fin l’espoir qui enjambe la rue . Merci beaucoup Anne.
Merci, Marie, de ton passage bienveillant.
Texte émouvant! Et j’aime le style percutant, un peu haché qui souligne. Merci Anne!
Merci pour ce commentaire perspicace qui relève un style dont je ne suis pas familière. Important votre retour, merci.