
Le réveil a sonné à cinq heures comme tous les matins depuis quinze ans. Pour m’extirper du lit et d’un lourd sommeil sans rêve, j’ai toujours, à côté de la boite de somnifères, la télécommande de la télévision près du lit. Je mets le son à fond. Je n’ai pas besoin des images, mais du bruit, pour envahir la maison et ma tête. Je file sous la douche, chaude, très chaude, j’enfile des vêtements propres, jamais les mêmes que la veille, je prépare un café vite fait et jette un œil sur le grand écran que je me suis offert avec la prime de fin d’année. Rien ne m’intéresse, ni la politique, ni les faits divers. Le soir je regarde les documentaires animaliers et m’endors souvent dans le fauteuil. Ce matin je devais être un peu vaseux, je me suis affalé devant la télé pour finir mon café. C’est à cet instant que tout a basculé. Les journalistes parlaient de la maladie des vaches. Est apparue une image en gros plan sur les yeux d’une bête qu’un vétérinaire venait d’abattre dans une ferme. Ils étaient encore ouverts et comme dirigés vers moi. Du sang perlait sur ses paupières. Je n’ai pu soutenir ce regard. J’ai fermé mes yeux et tout est revenu. Comme un film en accéléré. Mon arrivée à l’abattoir avec mon CAP boucherie. Il n’y avait pas d’autre débouché dans la région. Le premier jour, l’apprentissage au pas de course des gestes, précis, vifs, tranchants. Le retour à la maison le premier soir. Douleurs au ventre, vertiges et vomissements. Toute la nuit. Le lendemain, malaise oublié, émotion cadenassée. On m’avait tout de suite affranchi. On ne pose pas de questions, on n’a pas d’état d’âme, on fait, et on parle d’autre chose. Mais ce matin j’ai senti que c’était la goutte de sang de trop. Tout est revenu. Tous les visages de ces bêtes que chaque jour j’ai évité de regarder, tous ces corps que j’ai saignés, ces carcasses que j’ai découpées, ces morceaux de chair chaude que j’ai désossés, les larges couteaux à trancher dans mes mains automatisées. Tous ces boyaux tombés à terre, emportés par un jet d’eau javellisé sous mes pieds baignant dans des flaques rouges encore fumantes. Cette odeur de mort à respirer, à avaler, sans rien dire, sans tousser, sans suffoquer. Tout m’est revenu. Je me suis levé, j’ai éteint la télévision, laissé les volets clos, me suis retourné vers l’écran avant de fermer la porte pour vérifier que la vache ne me regardait plus, pour oublier le cauchemar de ma réalité. La voiture a eu du mal à démarrer, comme d’habitude en hiver. Pour une fois je n’ai pas branché la radio. J’ai roulé dans le silence et dans une absence. La voiture m’a conduit jusqu’au rond-point à trois branches. L’une vers l’autoroute, l’autre vers la nationale, la troisième vers la grille de l’abattoir. La voiture a fait trois tours, j’ai senti que je n’avais plus la maitrise de la conduite. Au troisième elle a pris la direction de l’autoroute. On a roulé longtemps, très longtemps. Elle s’est arrêtée pour le plein d’essence les sandwichs et de quoi boire. J’étais assoiffé. J’étais sur la route et ailleurs, au volant et dans les airs, je n’étais ni ici ni maintenant. Ma voiture nous a déposés au bord d’une falaise légèrement pentue. La mer était d’un calme troublant. Quelques mouettes tournoyaient au-dessus de ma tête. Allongé sur l’herbe, je crois que je leur ai parlé. Très fort. J’ai pleuré aussi. Longtemps. J’ai hurlé, très fort et longtemps. Je me suis évanoui. Réveillé par un énorme fracas. Mariage de l’acier et de la roche. Je pensais avoir mis le frein à main. Mes mains, je les ai posées sur ma gorge, sèche et brulante. J’ai toussé, j’ai craché. Je me suis assoupi. Et comme le soleil disparaissait en se laissant glisser au fond du fond de l’horizon, je l’ai imité.
» De chair et de lait » film écrit et réalisé par Bernard Bloch https://vimeo.com/66071563
Est-ce que la mort appelle la mort ?
Je n’ai pas vu d’images, j’écoute plus souvent la radio. Je suis terrifiée de ne presque jamais entendre parler des animaux qu’on abat dans leur dimension d’êtres vivants. Il n’est le plus souvent question que d’un risque qui semble abstrait, d’un manque à gagner pour les éleveurs ; certains, de temps en temps, rappellent un lien d’affection avec leurs bêtes ; même si le rapport est biaisé, par la mort prévue de l’animal (cf Jean-Christophe Bailly, Le Versant animal).
Très fort ce texte qui s’empare de l’actualité et nous réveille au vivant. Et quelle chute ! Merci Ève.
S’attaquer à ce sujet, nous le rappeler ( expliquer à l’enfant de quatre ans qui demande incrédule si c’est la vache qu’on mange, qu’on lui met dans l’assiette et l’hésitation à dire la vérité ou à banaliser). Et refuser de voir l’insupportable des conditions de l’avant. Comment on décide de ne pas voir. Merci pour ce texte fort et audacieux, qui touche et fait effet.