Ça n’a jamais commencé, ça n’a fait que continuer – il est cinq heures et demie du matin, à l’aéroport, un chauffeur attend son client, le jour se lève et il arrive en complet beige, une serviette de cuir à la main, la merco est noire et le chauffeur d’un petit format (genre Nougaro ou Aznavour, brun costume brillant dans les gris), fonce sur l’autoroute jusqu’aux Champs-Elysées, un parking intitulé indigo (on pense à Mood Indigo) en sous-sol. Le chauffeur dépose le type qui porte des lunettes de soleil – le chauffeur s’en va, le type entre dans une petite pièce éclairée aux néons, quatre tables six chaises moquette grise grand passage. Une femme en tailleur dans des tons chauds l’attend, lui tend une enveloppe, il la prend (l’enveloppe, pas la femme – elle (la femme pas l’enveloppe) est brune, une cinquantaine d’années, un parfum doux une coupe à la garçonne un chemisier de soie rose, peut-être des boucles d’oreilles, une bague – pas une alliance – un bracelet montre)
Peu de mots, pas de gestes ou d’échanges inutiles
Il remercie peut-être, il n’est pas encore sept heures du matin
Elle s’en va, sort s’en va on ne la suit pas. Elle sort du cadre et de la pièce, on entend peut-être ses pas qui s’éloignent. Dans l’enveloppe qu’il n’ouvre pas mais glisse dans sa serviette de cuir marron, des billets de banque et d’avion.
Le type sort du parking, sur l’avenue les arbres, le sable les bancs (dans la journée, là, des joueurs d’échec et des vendeurs de timbres et Perec et Proust) – le petit matin, calme sec tranquille inutile. On le suit qui avance mais on le laisse s’en aller. Les arbres, le vent les fleurs s’il se peut – c’est la fin du printemps, la journée promet d’être chaude, la rue commence à s’animer, peu de monde peut-être seulement quelques uns qui se pressent vers leurs travaux, peu ou pas de femmes, le matin tôt, au loin la place son obélisque et au dessus d’elles l’astre qui s’élève doucement, un léger brouillard mais de chaleur – il fait beau il fait doux, le type ajuste ses lunettes de soleil, au bout du bras, le droit, une serviette de cuir et dedans l’enveloppe donnée par la femme tout à l’heure.
Une affaire comme une autre, à reprendre, à entamer et à continuer poursuivre et achever.
Le retrouver (c’est probablement le lendemain mais tous les jours se ressemblent en cette saison) dans le même costume à l’entrée de l’aéroport – c’est le petit matin gris bleu, le type s’installe en première et avec le soleil qui monte l’avion décolle dans le silence et le calme du matin – les mêmes lunettes de soleil, le même panama dans les grèges (il le portait aussi hier matin) la même serviette de cuir marron le ciel est bleu les gens tentent de calmer leurs peurs et leurs appréhensions
À la gare, un pays lointain un train à vapeur – sortie du tunnel peut-être ou pas – quel jour sommes-nous, quelle heure est-il ? Il fait déjà chaud. Un jour comme un autre, l’hôtel se trouve en haut de l’avenue à droite de la porte, du Roi David, ou Georges, ou des Ambassadeurs – une ville active vivante emplie d’odeurs et de cris, des multitudes de gens, il est près de quatre heures cet après-midi-là et le type sort de l’hôtel (c’est le même type et c’est l’hôtel à la droite de la porte)
et descendant l’avenue qui mène à la gare et la lagune, il croise trois femmes vêtues d’astrakan noir – elles se tiennent par le bras – il ne les voit ni ne les regarde – il passe et entre dans l’immeuble d’une banque ou d’une ambassade ou d’un ministère ou de quelque chose comme une institution, quelque chose ayant toute la légitimité de son pignon sur la rue – sous les arcades derrière lui un autre type qui ne fait pas semblant de se cacher, le journal plié sous le bras, un clopo au bec, regarde attend regarde – quelques minutes passent, puis encore d’autres, le type au journal s’en va – s’installe à une terrasse, lit peut-être commande croise les jambes fume sans doute – une demie-heure, les gens vaquent, beaucoup de femmes (il s’agit probablement des années soixante ou soixante-dix, c’est probablement un autre continent et dans ces moments-là, probablement aussi la fin d’une époque, ça ne se sent ni ne se sait sinon confusément au mouvement du reste du monde – la tri-continentale, le tiers-monde, les guerres de libération faussement dites pacificatrices – quelque chose de trouble – on exécute, on se débarrasse et on change le monde pour en faire quelque chose sinon de nouveau tout au moins de neuf – quelque chose qui nous rappellerait une espèce de contemporain) – le type en beige est ressorti et a regagné son hôtel, à la main un sac, sur la tête le chapeau, sur le regard les lunettes de soleil, tranquillement comme si de rien n’était et il n’en est rien, en effet, le type à la terrasse l’a suivi, jusqu’à la porte, le journal sous le bras, la cigarette le costume de prêt-à-porter froissé sur une chemise cravatée lâche – bientôt tombera la nuit, subitement sous ces tropiques – rien de plus
C’est la nuit, tard, très, ou tôt, très, une ombre passe sans qu’on la perçoive vraiment – toute de noir vêtue – une espèce de capuche serrée sans visage, déterminée – longe les arcades, descend vers la lagune prend à droite, puis continue, on sent une espèce de vent frais annonçant la pluie prochaine, au loin on entend peut-être quelque bruit de voiture effacé ou de frein de camion comme des plaintes lointaines – le vent a redoublé le type est entré dans un immeuble, on le perd – il débouche sur la rue, une rue assez large, marche longuement et quelques arbres quelques villas quelques pavillons quelques trottoirs chaulés – une maison bleue, le type passe par le jardin, entre, on n’entend rien sinon le vent qui branle un peu les fils des lampadaires comme des haubans au milieu de la rue – on n’entend rien, par quatre fois, puis ramassant les douilles, il en pose une en équilibre sur le rebord de l’évier, le vent redoublé, dans le jardin les herbes tanguent – le type ne court pas mais sans traîner rejoint l’avenue, il faut faire très attention pour remarquer et discerner qu’à un moment, presque au moment où la pluie va se déclencher et s’affermir, il se penche vers une bouche d’égout et se défait de son arme puis reprend son chemin, les gouttes tombent il marche, puis sous les arcades, la pluie s’étend, croît encore, une grosse averse comme toutes les nuits, sensiblement à la presque même heure, toutes les nuits, lui passe sous les arcades, une ombre à peine distincte des autres – la pluie – le vide la nuit où tout le monde dort – il emprunte l’entrée de service sur la droite de l’hôtel, du roi David ou Georges, sur la droite de la porte dite de la Mer
C’est tous les jours sauf les fériés qui sont rares que le train passe par là, le matin sur les coups de dix ou onze heures – il n’y a pas d’horaires vraiment fixes, encore que si mais jamais respectés, il s’agit juste de fixer les idées – c’est en milieu de matinée à l’heure où le soleil commence à plomber la vie et les allées et venues – dans quelques heures, il aura gagné et personne ne se risquera à l’affronter – pour le moment, les gens reviennent du marché, des femmes surtout, le train va arriver : la gare est tout au bas de l’avenue, des palmiers la bordent (l’avenue pas la gare) il y a là des taxis, des porteurs, des agents de police et des vendeurs à la sauvette des colifichets et des jouets pour les enfants des bijoux un peu de tout et de rien, c’est un bâtiment de pierre beige comme on en verrait en métropole mais c’est ici tout en bas de l’avenue, il se peut d’ailleurs que cette notion de métropole soit ou ait été rendue caduque, c’est tout à fait possible, ce pourrait même être l’Angola tu vois, quelque chose dans ce genre – voisine des tropiques – une ville, grande, peuplée, indigène, cosmopolite et pauvre, j’avais pensé aussi à Lagos mais elle n’a pas de lagune – il me fallait la lagune comme à Venise – le type est en beige (une affaire à résoudre sera de savoir comment il a fait pour se dessaisir de ses vêtements noirs), il porte sa serviette de cuir marron, une espèce de bourse, des ferrures de cuivre ou de laiton, son panama et ses lunettes de soleil, il s’en va prendre son train, comme une personne quelconque, blanche peut-être, mâle sans doute, aisée probablement, il marche, déterminé, arrive à la gare, se poste à un coin d’ombre, la serviette ou la bourse au bout du bras et il patiente – il ne se passe rien de spécial ou de particulier, on attend juste la venue du train – et lorsqu’il arrive, ce train, dans une fureur de chevaux-vapeur et de fumées et de bruits (sans qu’on pense à la Bête Humaine ni à Jean Gabin pourtant : c’est que le temps n’a rien à voir avec celui du Havre non plus, il fait chaud et comme une chape alourdit et le temps et l’espace) ces vapeurs et ces sons font perdre sa trace
le texte est en train de s'élaborer et fait suite à un autre atelier d'il y a quelques années - c'est aussi qu'elle n'apparaît pas dans tout le roman, elle n'en est qu'une silhouette, sans paroles :ici non plus, pas de trace d'elle - d'ailleurs on n'y parle que peu : si on interroge une agente immobilière on n'y entend pas les questions posées - le truc est hybride épars (sa présence à elle me fait penser à ces grains de poussière qu'on voit dans le soleil) (j'ai cherché à me procurer le livre de Thomas Clerc mais non (Liberty Valance, JFK ou d'autres oui, mais lui non) on verra j'ai vu qu'il y avait Anna Politovskaia et 3P) - il y a quelquefois une glissade peut-être, une rupture (à la sortie sur l'avenue des Champs Elysées; dans la gare quand il part; peut-être même à son arrivée à Roissy - c'est à Roissy, pas à Orly) - je regardai pour tenter de comprendre quelque chose de plus, sans y parvenir - mais Norma n'y est pas - c'est un autre pan, une autre histoire à laquelle elle ne s'attache pas, elle n'y est pour rien, comme pour la venue de ce vieux salopard dans le jardin d'à côté (je me rends compte que je n'y comprends rien, comme sans doute, s'il est arrivé jusque là, le lectorat : j'ai juste repris l'histoire en suivant le fil de l'homme qui tua) - je me suis interrogé aussi sur la présence d'image dans le texte et je l'ai ôtée - posée en exergue - ça n'avance pas,ça n'avance à rien (je suis allé chercher des images de l'endroit supposé où a disparu le modèle du vieux, l'ordure s'est noyée, du côté de Sao Paulo, l'océan n'est pas regardant non plus que rancunier, les rues en terre battue, les arbres eucalyptus ou palmiers en nombre pour protéger en ombres, les murs d'enceinte peints de couleurs pastelles - des images, sans autre importance)
Superbe. Je ne cite rien parce que j’aime tout . J’entends un peu de Echenoz dans ton style. Total fan. Entre admiration et jalousie :/
merci à toi Natacha (trop d’honneurs…)
vraiment très réussi. Bravo Piero . Pour le titre « sans elle », je suis moins fan.
Merci Danièle – le titre parce qu’il faut en mettre un, semble-t-il (si tu as une suggestion… :°)) mais le vrai (si on veut) c’est Norma. Bonne suite…
Texte très réussi, palpitant, suspens des vapeurs et des sons qui font perdre sa trace.
Merci beaucoup
Merci à vous (il reste du travail, cependant…)
« Je me rends compte que je n’y comprends rien, comme sans doute, s’il est arrivé jusque là, le lectorat… » dès les premières lignes on comprend qu’il n’y a rien à comprendre juste à prendre ce qui vient et se laisser emporter… c’est envoutant … ressenti comme une ivresse dans un espace temps qui n’existe plus…. conquise!!
écoutez tant mieux !! (merci à vous / toi je ne sais plus exactement mais merci en tout cas…)
« – le petit matin, calme sec tranquille inutile. » Le mouvement . L’amplitude. La précision. L’indécidable. Le monde qui bruisse . Le panama et l’astrakan. Le clopo. Les trottoirs chaulés… même l’averse. Une richesse inouïe de détails comme si de rien qui est tout. C’est Fort.
merci à toi Nathalie (on dit aussi que c’est là que se trouve le diable hein – gaffe…)
J’ai beaucoup aimé, j’avais l’impression d’être celle qui traque l’homme à la serviette de cuir. Le texte est joueur c’est vraiment chouette.
on en lirait un entier comme ça, comme un film mais écrit avec rien de plus à comprendre qu’un mec qui va vient et tue des gens, sans explication et sans contexte, moi ca me va !