#construire #03 | si j’étais moi

C’est cette sonnerie de téléphone stridente qui raya la matinée, déjà bien avancée, d’un trait de texture noire. Elle sortit de son rêve à reculons, tentant de s’accrocher à une image pour la conserver en mémoire et reconstituer des échafaudages au songe. Mais la sonnerie effaça l’image et la propulsa hors d’elle. C’était une erreur. L’appel téléphonique était une erreur de numéro, et même si à l’autre bout de la communication, il y eut des excuses, elle ressentit un agacement dont elle aurait du mal à se déprendre. Elle remplit la bouilloire, la reposa sur son socle et attendit qu’elle chauffe afin de pouvoir boire un thé. Boîte de thé que sa main gauche, un peu faible, échappa sur la table. Elle ramassa les brins de thé à la petite cuillère, en remit une partie dans la boîte et déposa les autres brimborions dans le filtre de la théière. Rien ne chauffait dans la bouilloire dont le bouton n’avait pas été enclenché. Elle se murmura : il y a des jours où… avant de croquer dans une pomme qui se révéla insipide.

Serait-ce le début d’une journée de brisures, de celles dont on redoute les enchaînements funestes? L’eau de la douche resterait tiède, et le chauffage de l’appartement indécis, le regard devant la penderie plus que perplexe pour savoir quelle tenue arborer en ce jour où, après un coup d’œil jeté par la fenêtre, il était certain qu’il pleuvait et que cela allait durer. Elle savait le vide de son réfrigérateur, qui semblait s’apparenter à celui de son esprit. Sortir se révélait indispensable, même si marcher sous la pluie n’avait rien de réjouissant. Et d’ailleurs où avait-elle bien pu poser son parapluie pliant. Elle ouvrit tiroirs et portes de placard où la logique aurait voulu qu’il soit avant de le découvrir posé dans le meuble à chaussures, et le souvenir lui revint qu’une baleine s’était cassée la dernière fois qu’elle l’avait utilisé. Elle devait bien en avoir un autre mais pour l’instant il lui était impossible d’imaginer la place où il pourrait reposer. Elle se contenterait du parapluie à la baleine cassée. Et pourquoi disait-on ce mot de baleine alors que depuis bien longtemps on n’utilisait plus les fanons de cet animal, mais des tiges de métal. Elle enfila un imperméable muni d’une capuche afin de prendre des précautions qui semblaient utiles en ce jour dont elle avait quelque raison de penser qu’il était mal enclenché. Arrivée au bas de son immeuble, elle réalisa qu’elle n’avait pas pris de sacs pour porter ses courses, mais n’eut pas envie de remonter les trois étages. Elle posa un pied sur le trottoir, hésita sur le sens à donner à sa direction et partit dans la direction opposée à la supérette où elle avait l ’habitude de faire ses courses. Elle n’avait plus envie. Quand la journée démarre mal, rien de mieux que de casser une routine afin de ne pas avoir à répondre à des pourquoi qui ne reçoivent que des parce que inutiles. Elle ne savait pas où elle allait mais elle s’y dirigeait avec confiance. La pluie allait bon train. Elle s’abrita pour un instant sous un porche d’entrée dont elle savait bien que c’était l’entrée d’un musée. Et devant le désarroi de cette matinée, il y eut la décision ferme et peu coutumière pour elle, d’entrer dans ce musée et de chercher une sorte d’apaisement. En période habituelle elle serait allée dans une bibliothèque ou une librairie, mais elle n’avait pas pris la bonne direction, et ce qui s’offrait à elle était soudain le bienvenu. Le musée de cette ville était gratuit et donc elle y pénétra sans se poser d’autres questions, laissant son parapluie à la consigne. Le musée semblait désert. Elle eut cette pensée étrange : je crois que si j’étais moi, c’est là qu’il me fallait venir…Circulant devant les tableaux, elle retrouvait une forme de sérénité, comme si tous ses membres reprenaient leur place dans son corps. Elle jetait un œil ici ou là, reconnaissait la main de certains peintres, se laissait attirer par une lumière, une forme, une atmosphère. Puis se figea. Happée par un petit tableau, que bien sûr elle connaissait, avait déjà vu dans des livres d’art et croyait donc tout savoir, mais qui opéra sur elle, ce jour-là, à ce moment précis une force magnétique. Une lumière, une main levée, trois visages. Elle se tenait là, immobile, face à ce qui était sans doute trop grand pour elle.

A propos de Solange Vissac

Entre campagne et ville, entre deux livres où se perdre, entre des textes qui s'écrivent et des photos qui se capturent... toujours un peu cachée... me dévoilant un peu sur mon blog jardin d'ombres.

Laisser un commentaire