C’était un matin ordinaire, un matin d’hiver où le blanc se mélange encore à la terre. Je ne sais pas le froid, je m’habille et me déshabille au gré des saisons. Je suis vieux, même très vieux. Tout le monde le dit ça doit être vrai. Oui c’était un matin ordinaire, et comme tous les matins j’ai senti son regard bienveillant posé sur moi quand elle a ouvert sa fenêtre. Un rituel. Nous ne savions pas encore que c’était le dernier matin où cette émotion particulière nous enveloppait de considération, de tendresse mutuelle, de remerciements. Nous ne savions rien si ce n’est le bonheur inconscient d’être là encore. C’était un matin ordinaire, de silence, de voltiges d’oiseaux, de chat qui se promène. Un matin ordinaire où la lune avait fini par quitter le ciel, où le soleil apprivoisait les nuages. Un matin paisible et serein. Les cloches de l’église sonnaient. Ce ne sont pas les cloches qui me donnent l’heure c’est un ressenti, un calcul émotionnel du temps. Tout ce qui est vivant est sensible, le temps est vivant, je le vis, je le sais. Il est 13 h. Un homme conduit un pick-up. Un autre homme est assis sur le siège passager, ils roulent dans l’herbe et s’arrêtent à mes pieds. Ils sont suivis par un énorme tracteur aux roues monstrueuses qui écrasent les routes et font peur aux oiseaux. Au volant un jeune conducteur. Tous les trois descendent de leurs véhicules, me regardent puis l’un d’eux enroule une corde autour de mon corps. La corde est reliée à une poulie à l’arrière du monstre tracteur. Le jeune conducteur remonte dans sa cabine. L’homme enrouleur de corde se dirige vers le pick-up, prend une tronçonneuse, la démarre puis enfonce sa lame tueuse dans mon socle, il tourne, il avance, il tourne j’essaie de résister, je suis encore à regarder le ciel de ce matin ordinaire, je me dresse de toutes mes forces, mes bras s’étirent avec le vent venu à mon secours, le tracteur démarre, la corde m’arrache à ma terre, à mes racines, je ne résiste plus, je tombe de toute ma hauteur, je suis un cadavre. Le troisième homme, le commanditaire de cet assassinat, affiche un air satisfait. Tout s’est bien passé. De sa fenêtre elle me regarde effarée. Malgré toutes ses actions pour me sauver, elle n’a pas réussi. L’homme, celui qui a tué nos matins ordinaires, de silence, de voltiges d’oiseaux, de chat qui se promène est très satisfait !
J’étais un chêne centenaire.
.. centenaire et probablement très vivant!
merci à cet arbre pour son témoignage.
Oui Ève il est vivant vivant au coeur de ma mémoire. Merci pour ta lecture.
Triste à pleurer, une chute après un si tendre début. Exactement ce que j’ai vécu, votre texte raconte à merveille cette réalité et ce qu’on ressent. Merci, Marie, pour cet assassinat mis en mots.
Chère Anne, heureuse encore de votre lecture. Une triste fin pour ce chêne compagnon de mon environnement. Merci d’avoir compris ce que cet événement peut susciter d’émotions pour l’avoir vécu vous-même.