Faut-il partir du bord de l’île pour aller vers son centre ou partir de son centre pour aller sur le bord de l’île ?
Tu peux faire comme tu le souhaites.
Par contre, n’oublies pas – l’île n’a pas de rivages. Quand tu arrives à son bord, tu es juste sur l’effritement d’une grande falaise qui s’écoule dans la mer et il n’y a rien autour. Ça existe, juste. Pour contenir une histoire. Tu ne te demandes pas comment tu es arrivé là ou comment les autres que tu croises sont arrivés ici. Ils sont là. C’est tout. Un état de fait. Tout au plus peux-tu te demander où ils vont. Ils ont le droit de sortir de l’île. De sauter de la falaise, de plonger dans l’eau, d’aller derrière la brume de l’histoire. Je ne les retiens pas. Mais ce qui les y attend ne m’appartient plus.
Tu es devant une maison. Une petite maison de pêcheur aux murs bleus délavés. Sans étages. Un homme âgé a posé son jeu de cartes devant lui sur une table en bois alourdie par l’humidité. Une tasse ébréchée sur la table. Il a une moustache soigneusement peignée. Il attend peut-être quelqu’un pour jouer avec lui. Il n’a pas l’air de s’ennuyer. Il retourne les cartes, les examine, les repose. Il est un peu gras, juste ce qu’il faut pour l’âge. Il a une alliance mais la maison ne semble pas faire trace de femme. Un vélo posé sur le mur qui fait l’angle n’est pas à sa taille. C’est un vélo d’enfant. Il y a dans cette maison peut-être un enfant. Un enfant toujours sur le départ ou sur le retour si l’on en croit ce vélo maladroitement posé. L’homme peut-être attend l’enfant. Tu t’avances vers la maison pour regarder à travers une fenêtre. Tu ne peux pas. Derrière la fenêtre il n’y a que de l’obscurité.
La maison n’a pas de jardin. Elle a un espace non délimité de sable, de galets et d’herbes folles qui s’enfoncent dans une grande forêt. Un passage plus tassé semble être un chemin.
Tu peux traverser la forêt ou tu peux ne pas la traverser. Si tu fais le choix de traverser la forêt tu n’y trouveras rien de particulier. Si ce n’est l’impression que le temps se distend. Tu entreras dans la forêt et tu en ressortiras au crépuscule sans avoir vu le jour s’assoupir. Les arbres s’ouvrent et se resserrent au rythme d’une respiration fatiguée. De l’autre côté de la forêt deux enfants jouent. Un garçon et une fille. Il est blond, frêle et il positionne délicatement des galets les uns sur les autres. Elle a des joues rebondies, le vent la décoiffe. Elle est accroupie et elle commente ce qu’il fait en détachant distraitement les pétales d’une fleur. Tu retournes dans la forêt. Le chemin ne te ramène pas à la maison de pêcheur. C’est un sortilège du temps. Tu arrives sur la place du village. Comme devant la maison, le sol est un amas de sable, de poussière et de cailloux où se détachent quelques bâtiments. Des marches en ardoises glissantes, irrégulières. Des rampes rouillées. Quelques personnes s’y promènent. Un jeune couple se taquine sur un banc. Une boutique de fleurs avec une femme engoncée dans son tablier qui coupe des tiges trop longues. Une cour d’école grise sans aucun enfant. Un goéland picore sous un banc. Il a l’aile gauche traînante derrière lui. Sûrement cassé. Quelques personnages bougent dans des gestes répétitifs. Un jeune homme joue au ballon. Il tire avec agressivité. La balle éclate la vitre d’une maison de la place. Il ressemble au gamin de la plage mais ce n’est pas lui. Le gamin de la plage n’a pas d’agressivité en lui. Un homme sort, rouge, de la maison à la vitre cassée et crie quelque chose au jeune homme nerveux. Le décor s’effrite. Le récit vacille, incertain de la suite à donner. Tu traverses précipitamment la place avant que le brouillard ne t’engourdisse. Tout est sombre, opaque et tu tournes sur toi-même quelque temps, avec une panique retenue, avant de voir une lumière. Trois signaux dans la nuit. Le phare. Le phare veille. Gardien dévoué. A son extérieur, un homme âgé, aux yeux ridés, ne regarde pas vers la mer mais vers l’île. Il fume une cigarette. La fumée s’envole vite. Il ressemble au vieux de la maison de pêcheur mais ce n’est pas le vieux de la maison de pêcheur. Le phare surplombe l’île et l’homme surplombe le phare. Le phare éclaire la mer mais l’ombre vient du village. Tu dévales en courant les contours de la falaise. On ne peut pas se perdre dans un cercle. Tu tombes sur le château de galets des gamins. Le jour s’est de nouveau levé. Le Vent te souffle dans le dos.
Tu traverses de nouveau la forêt. Ses arbres se nouent au-dessus de toi, un dôme qui t’abrite du Vent. Tu sors derrière la maison de pêcheur. Comment est-ce possible ? Le gamin jette son vélo et part en courant vers le centre du village. Il a l’air moins frêle. Le vieil homme à la moustache court quelque pas mal assuré derrière lui. Le souffle n’y est plus. Il crie quelque chose que tu ne comprends pas. Tu vas pour entrer dans la maison mais une chaleur t’en empêche. Ce lieu du récit ne te concerne pas. Tu prends le vélo du gamin sans que le grand-père ne te voit et tu pédales à vive allure jusqu’au centre du village. Tu vois la fille prendre un bouquet de fleurs devant la boutique et passer son chemin comme si de rien n’était. Ses joues sont moins rebondies. Ses cheveux s’emmêlent dans une longue tresse. Les gens sur la place s’agitent. Leurs gestes restent aussi répétitifs qu’avant mais l’intention semble plus visible. Ils se tournent les uns vers les autres puis vers le garçon. Lui, il ne regarde pas les gens. Il regarde la fille. Le temps s’arrête pour un souffle puis tourne autour d’eux. Le village derrière eux s’est agrandi. On devine d’autres maisons. Un bâtiment indistinct qui ressemble à un temple. S’ ils grandissent, le récit grandit avec eux. Tu ne saurais pas dire s’ ils sont beaux. Quelque chose dans les traits de leurs visages semblent toujours t’échapper. Mais ils ont les contours dessinés de ceux qui savent être les personnages principaux du récit. Le jeune homme qui avait brisé une vitre prend par l’épaule le garçon et ils partent ensemble. La fille semble filer au travers d’eux et se dirige vers la forêt. Tu sais que si tu traverses de nouveau la forêt ils seront encore différents. A chaque fois que tu pénètres dans la forêt quelque chose en eux prend matière. Tu n’en attrapes que des bribes. Ce qui se joue quand tu es dans la forêt t’échappe. Est-ce cela qu’observe le gardien du phare ? Non les bords du récit mais ses veines chaudes ? Tu sais que le motif ne se tramera pas à l’infini. A un moment, les enfants cesseront de grandir et se tiendront eux aussi au bord du récit. En attendant le Vent souffle sur la place du village et ils ont disparus.