#construire #04 | les mots qui traînent

Tu traînes. Tu traînes dans la rue sans regarder où tu vas. Tu traînes et tu regardes en haut, en bas, à droite, à gauche, juste devant, parfois derrière, devant l’arbre, à côté de l’arbre, juste derrière l’arbre, entre l’arbre et le mur, entre l’arbre et le bâtiment, c’est quoi ? une église ? entre l’arbre et l’église, entre l’arbre et l’arbre, un autre arbre, entre les deux arbres. Tu regardes mais tu ne vois rien. Tu n’imprimes pas dans ton cerveau ce que tu vois. Tu traînes sans rien voir.

Tu traînes. Tu traînes en fixant tes pieds. Tu marches sur des dalles. Tu marches sur des dalles en ciment. Tu marches sur des dalles en ciment sans que les semelles de tes chaussures touchent le bord de ces dalles. Tu dois être concentré, c’est important, ne pas marcher sur le bord des dalles. Tu marches en prenant garde de poser tes pieds bien au milieu des dalles. Tu traînes. C’est idiot, tu changes. Maintenant, tu marches sur le bord des dalles comme si tu marchais sur un fil. Tu es en équilibre, reste concentré, ne tombe pas. Tu marches sur un fil à une centaine de mètres du sol. Tu traînes mais tu dois rester concentré. Sur le bord des dalles.

Tu traînes. Tu vois des marches. Tu montes les marches. Tu es en haut des marches. Une porte. Une porte ouverte. Une porte automatique qui s’ouvre quand on s’approche. Tu t’approches, la porte s’ouvre. La porte est ouverte. Tu entres dans le bâtiment. C’est une bibliothèque. Tu entres dans la bibliothèque. C’est la bibliothèque Takida. Tu entres dans la bibliothèque Takida. Des gens entrent et sortent. Tu traînes au milieu du passage. Pardon. Il y a du monde. Pardon. Pardon. Tu ne savais pas qu’il y avait tant de monde qui traînait dans la bibliothèque Takida.

Tu traînes. Tu traînes dans la bibliothèque Takida. Il y a des gens qui entrent et qui sortent de différentes pièces. Ils entrent, ils disparaissent, se transforment en d’autres gens et ressortent. Les gens qui traînent entrent, se transforment et ressortent pour traîner à nouveau. Tu traînes, tu entres dans une pièce, tu ne te transformes pas, tu ressors. Ça ne marche pas. Il y a des portes fermées. Tu t’approches, tu ouvres, tu vois. Une réunion. Une réunion de gens qui ne traînent plus. Une réunion de gens qui attendent d’être transformés. Tu fermes la porte, tu repars.

Tu traînes. Tu marches sur les carreaux blancs. Pas les noirs, juste les blancs. Tu traînes. Tu touches du bout de l’index les interrupteurs en métal. Pas ceux en plastique, juste ceux en métal. Tu traînes. Tu fais un cloche-pied et tu continues à marcher. Deux fois le pied droit, puis tu continues à marcher. Deux fois le pied droit, deux fois le pied gauche. Droit-droit-gauche-gauche-droit-droit-gauche-gauche. Tu traînes. Tu arrives dans une grande salle, il y a des livres partout. Et des gens qui sont assis et qui lisent. Des gens qui traînent leurs yeux dans les pages des livres. Tes yeux traînent sur des rayons de livres.

Tu traînes. Yzzy, Yvon, Yvernette, Yslas, Ysatis, Yppartakis, Yowell, Youngs, Youlounias, Yost. Tu traînes tes yeux sur la tranche des livres en rayon où sont écrits les noms des auteurs. Tu traînes. Tu prends un livre, Charlize Yokeyosheda. De la poésie. Un livre de poésie. Des mots sans phrases, des pages déstructurées de mots sans phrases. Des mots qui traînent et qui se transforment en poésie. Avant de ressortir et de traîner dans les esprits. Les mots traînent dans ton esprit. Les mots traînent devant tes yeux qui traînent et dans ton esprit qui traîne lui aussi. Et toi, tu traînes. Tout traîne.

Il y a cette explosion. 

Tu cours. Tu tombes et tu cours. Les livres tombent. Les murs tombent, les vitres tombent, les pierres tombent, les gens tombent, le ciel tombe. Tu tombes, tu te relèves et tu cours. Les murs ne se relèvent pas, le ciel ne se relève pas. Tout tombe, rien ne se relève. Sauf toi. Toi et une femme. Elle ne court pas. Tu t’approches. Elle dit des mots sans phrases, des mots qui traînent dans la poussière et dans le feu. La poétesse est sortie du livre et ses mots traînent dans le vent. Tu la prends par le bras et tu cours. Vous courez et vous laissez dans votre sillage des mots qui traînent.

Photo de Evelyn Clement sur Unsplash

A propos de JLuc Chovelon

Prof pendant une dizaine d'années, journaliste durant près de vingt ans, auteur d'une paire de livres, essais plutôt que romans. En pleine évolution vers un autre type d'écritures. Cheminement personnel, divagations exploratives, explorations divaguantes à l'ombre du triptyque humour-poésie-fantastique. Dans le désordre.

Laisser un commentaire