#construire #05 | danser dans la poussière

Charlize Yokeyosheda se frotte les yeux. Ce pourrait être parce qu’elle se réveille, mais elle, elle ne fait pas ça. Charlize Yokeyosheda se frotte parfois les yeux quand elle est fatiguée, ou plus souvent quand elle a une poussière dans l’œil. Mais ce n’est pas pour ça qu’elle se frotte les yeux cette fois-là. Charlize Yokeyosheda se frotte les yeux parce qu’elle veut voir plus loin. Ça lui arrive quand elle réfléchit, ça lui arrive quand elle écrit. De la poésie. Pour elle, c’est important de voir plus loin quand elle écrit de la poésie.

Charlize Yokeyosheda se frotte les yeux pour voir plus loin. Après s’être frotté les yeux, elle replie les doigts sur sa main comme on ferme le poing, mais elle laisse un petit espace au milieu, entre ses doigts et la paume de sa main. Elle se frotte les yeux, elle ferme le poing, elle colle son œil sur l’index replié et elle regarde à travers le trou. Charlize Yokeyosheda voit une pierre qui se trouve quelques mètres devant elle. Elle enlève sa main, la pierre est là au milieu d’autres pierres. Elle est là, anonyme. Elle se frotte les yeux à nouveau et elle remet son poing devant le visage, la pierre est unique. Elle la voit mieux, elle voit plus loin.

Charlize Yokeyosheda écrit de la poésie. Elle écrit de la poésie comme ça, en repliant ses doigts sur la paume de sa main comme on ferme le poing et en regardant dans le trou au milieu. Pour voir plus loin. Elle regarde l’ailleurs. Elle regarde et elle écrit. Parfois, elle se met face à une glace et elle se regarde en train de regarder à travers son poing, elle ne voit pas son œil qui la regarde. Elle pourrait juste voir un trou noir autour duquel son auriculaire est enveloppé, mais elle ne voit pas ça. Elle voit plus loin.

Ce que voit Charlize Yokeyosheda est bien réel. C’est bien réel mais c’est aussi imaginaire. C’est de l’imaginaire construit sur du réel. Un peu comme quand on se souvient d’un rêve. Le rêve est bien réel, on l’a fait, on ne l’a pas imaginé, mais le souvenir qu’on en a est tissé avec le fil de l’imaginaire. Comme si le simple fait de s’en souvenir devait faire appel à l’imaginaire pour être énoncé. C’est aussi pour ça que la poésie existe.

Ce que voit Charlize Yokeyosheda n’est pas un détail de ce qu’elle pourrait voir sans son poing collé sur son œil. Ce que voit Charlize Yokeyosheda, c’est autre chose. Ce n’est pas une pierre, une chaise, une pomme ou une fleur. C’est de la poussière. Charlize Yokeyosheda voit de la poussière. Elle voit le vent soulever la poussière. Ce pourrait être une tornade dans un désert de sable. Ce pourrait être ça, ça y ressemble. Un vent imaginaire qui emporterait les grains de sable et de poussière du réel. 

La poussière danse devant son œil et les souvenirs affluent en emportant les images qui se mélangent. Charlize Yokeyosheda connaît toutes ses images, elles viennent de sa mémoire, de ses souvenirs mais l’important n’est pas là. Il n’est pas de la poussière non plus, il est de la danse. L’important est du mouvement, la poésie est de la danse. Charlize Yokeyosheda regarde avec attention toute cette poussière qui danse. Puis, elle se frotte les yeux à nouveau et elle écrit de la poésie.

Devant son œil qui regarde à l’intérieur d’elle-même, les images défilent en apesanteur. Privées du poids du temps, les images volent et se mélangent à la poussière. Et dansent. Les souvenirs dansent avec le vent et la poussière. Poussière de temps, poussière de sable. L’image d’un désert. L’image bien réelle d’un paysage désertique que son imaginaire a construit. C’est un endroit qui existe vraiment. C’est l’endroit où Charlize Yokeyosheda habite dans sa poésie. Un endroit fait de poussière et de vent où le temps n’existe pas.

La bombe explose, les images défilent, la poussière danse, le vent tourbillonne, l’œil regarde. Et la bombe explose. Le corps de Charlize Yokeyosheda s’écroule sur le sol. Les murs tombent, le feu souffle, le vent brûle, la poussière monte. La bibliothèque Takida est un nuage de poussière, la ville est un champ de ruines. Le vent joue avec la poussière qui s’envole. Les livres brûlent, les mots dansent, la poussière tourbillonne. Charlize Yokeyosheda se relève dans la lumière laiteuse du jour qui revient. La ville a disparu, un désert est apparu. Charlize Yokeyosheda ouvre les paupières, elle regarde la poussière. 

Elle se frotte les yeux et tout autour d’elle se met à danser. 

Charlize Yokeyosheda danse dans la poussière.

Photo de Alexander Krivitskiy sur Unsplash

A propos de JLuc Chovelon

Prof pendant une dizaine d'années, journaliste durant près de vingt ans, auteur d'une paire de livres, essais plutôt que romans. En pleine évolution vers un autre type d'écritures. Cheminement personnel, divagations exploratives, explorations divaguantes à l'ombre du triptyque humour-poésie-fantastique. Dans le désordre.

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