#construire #05 | l’oeil, l’oreille et les nuages

… une petite place banale, des musiciens sous un chapiteau, un public assis sur des chaises en plastique.

L’oreille est ravie de la complicité des instruments en écho à celle des musicien.nes, l’œil lui, cherche des ami.es, regarde les musiciens, détaille les instruments, regarde les doigts courir sur les cordes des violon, alto, violoncelle et contrebasse, sur les touches du piano.

Un morceau d’Eric Satie, même si l’oreille poursuit l’écoute de la musique, l’œil il s’évade, il est comme çà l’œil, trop habitué depuis des mois à regarder le ciel et scruter les nuages, la tête bascule légèrement vers l’arrière et l’œil est happé par un incroyable spectacle, celui d’un corps massif qui se dessine dans le ciel, large, un corps à la Botero, une tête disproportionnée. Tiens un boléro se dit l’oreille, puis une opérette “pour être heureux”, on en a bien besoin en ce moment dit la violoncelliste en présentant le morceau. L’œil à nouveau, il regarde la scène, voit et ressent les vibrations du violon et du violoncelle, puis la tête se baisse vers le sol, l’œil voit un mélange de grave et de sable, quelques touffes d’herbe verte, il a plu la veille, quand l’œil se tourne à nouveau vers le ciel, le corps a disparu, laissant la place à une scène magique, des éléphants et la carte de l’Afrique, coïncidence sans doute, les voix du public accompagnent la musique, la lalala lalalala, le vent se lève, dans le ciel tout bouge, le cumulus courre, rattrape le cumulo-nimbus, soudain la scène se fige ou peut-être que c’est l’œil qui se bloque sur une scène pour l’imprimer dans sa mémoire, on ne sait plus si c’est rêve ou réalité. Le bruissement du feuillage des bambous accompagne les musiciens, amusez-vous, foutez-vous de tout, on est en 1934, les années folles, on est là pour vivre dans l’insouciance, bientôt le Front populaire. Dans le ciel les gros nuages noirs annoncent-ils la montée de l’extrême droite et l’arrivée du nazisme ? Puis viennent un charleston, un ragtime. Oh un escargot géant dans le ciel dit l’œil à l’oreille qui ne voit rien. Elle, elle écoute le charleston. L’escargot disparaît à toute allure derrière le clocher, bizarre cette vitesse pour un escargot, quelques martinets s’envolent, l’œil essaie d’alerter les musiciens de l’arrivée de nuages noirs menaçants à l’ouest, les musiciens s’en fichent des nuages noirs, ils sont tout à leur partition, leur instrument et au partage avec le public. Aucun risque de pluie disent les yeux voisins, des connaisseurs, le ciel bleu et les nuages blancs dominent, les nuages noirs ne s’imposeront pas.

L’œil intérieur, pendant tout ce temps, il regarde l’œil extérieur regarder. Il enregistre les images, les stocke dans son armoire à œil intérieur. Pense qu’un jour, ça servira toutes ses images stockées. Sûr il ne les garde pas toutes, il évalue, il réfléchit, il soupèse, depuis toutes ses années l’œil intérieur observe, cherche à comprendre pourquoi, quelque soient les situations, l’œil extérieur photographie les nuages. Seulement les nuages.

A propos de Isabelle Vauquois

Vit à Mérignac, à deux pas de Bordeaux. Lieux d'inspiration : Vallée de la Vézère, Bayonne, Bordeaux, l'Adour et la Garonne, la côte sud landaise. Depuis 2018, découvre l’écriture avec les ateliers de Claire Lecoeur. Première expérience Tiers livre en 2023 avec "le Grand carnet". Plus j'apprends à écrire, plus j'apprends à lire ! Un projet en cours sur les nuages, l'atelier Recto-verso et l'énergie collective, boostant pour avancer.. .

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