#construire #05 | Trois fragments d’œil

L’œil devine. Un parterre d’iris mauves piétiné par des pieds espiègles. Privé de récréation, l’œil pleure. A l’intérieur de la classe où il est retenu, l’enfant grimpe sur une chaise. Il se hisse sur la pointe des pieds. Il veut voir ce qui se passe dehors et pour cela, colle son nez contre la vitre. L’œil palpite. L’enfant aime la sensation de froid sur sa joue. Elle lui rappelle une paume amie disparue. Sa respiration produit de la buée sur la vitre. L’œil hésite. L’enfant replie les doigts de sa main droite de manière à former un cylindre imitant une longue vue qu’il plaque sur la rétine de l’œil qui regarde. L’autre veille. Fermé. En attente de la saignée qui brisera son rêve.  

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Dans l’embrasure un tournoiement d’étincelles, jeunes pousses de plantes lumineuses que le soleil caresse, par-dessus le toit l’immaculé du ciel et tout autour l’asphalte, le béton, la rugosité des palissades ;

Dans l’embrasure écailles sèches de poissons morts, l’écoulement, les remous, les remugles, l’œil crisse, réaction incontrôlable de recul, comme un geste de survie, un sursaut face à la pestilence ;

Dans l’embrasure le tremblement hésitant de la flamme, la laine vierge, le rouet, la bougie qui s’étiole et le visage qui s’estompe, le voile d’ombre et cette manière élégante —  princière — de consentir à l’abandon désabusé de la lumière ;

Dans l’embrasure le crépuscule bientôt la nuit puis l’aube et ainsi tout toujours recommence, l’œil occupé à traquer la manifestation du signe et qui

dans l’embrasure, devine, flou, corps flottant qui s’avance, déshabillé de vie, en latence, défiguré, sans paupières.

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Une personne revêtue d’un manteau noir et s’aidant d’une canne blanche vient, à tâtons, de prendre place sur un banc dans l’allée centrale du parc. Je la détaille d’un œil assoiffé. Elle  ne suscite autour d’elle qu’indifférence. La laideur qui l’entoure est aveugle. Pas un œil, dans les herbages saupoudrés de neige, ne court à sa rencontre. Il n’y a plus de lumière dans   son regard. L’écorce des arbres annonce en ses gerçures un malheur rétinien. L’œil ment. Oubliée près de la fenêtre d’où je contemple la scène, une masse gluante suinte sur une étagère. Elle se désole de la forme primitive qui l’a vu naître, dans un temps de trouble dont nulle époque ne souhaite porter la marque mais qui, paradoxalement, ne s’en dessaisirait pour rien au monde.

A propos de Serge Bonnery

Autodidacte, passionné de littérature en général et de poésie en particulier. J’ai publié trois récits (éditions de l’Amourier et éditions Le Temps qu’il Fait) ainsi que des textes dans des ouvrages collectifs et des revues. Je réalise parfois des livres d’artistes dans la compagnie de peintres et de photographes. Je pratique pour l’essentiel l’écriture de fragments. Ma participation aux ateliers de François Bon revêt un double enjeu : développer et améliorer mon écriture du fragment ; faire de l’écriture une pratique quotidienne. Mon blog : https://sergebonnery.com

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