Le ménage, c’est ma passion, c’est le point de jonction entre un avant et un après, un point de jonction visible, parfumé, palpable. Des surfaces rugueuses devenues lisses, des odeurs désagréables cédant le pas à des fragrances délicieuses, une vision brouillée qui retrouve sa netteté… Avant ; après. Avant déprimant ; après revigorant. Avant brouillon ; après étincelant. Je passe beaucoup de temps à nettoyer la vitre de l’écran, la netteté de l’image en dépend. Toutefois je ne suis pas assez grande pour en atteindre le haut qui m’attriste, car là-haut, les images se brouillent la vitre qui est censée disparaître se met à exister et son existence n’est pas bien intéressante elle exhibe son manque de netteté des zones grises et des coulures, des fragments de je ne sais quoi qui s’y accroche et tremblotent comme autant de provocations, je fais au mieux, juchée sur mes orteils et sur les coussins en pile les uns sur les autres, ce n’est pas très stable et moi non plus. Je monte sur le caisson, mais il montre de plus en plus de signes de faiblesses et je crains qu’il ne se brise et alors que deviendront les activités ? Avec la même lavette bien rincée je m’attaque à Jon et puis, je nettoie la tablette de la cuisine, la céramique de la pièce d’eau, toutes les surfaces retrouvent leur état originel, débarrassées des marques qui s’y sont amoncelées, marques de doigt ou de sauce, marque d’encre ou de peinture tout disparaît. Je secoue vivement le carré d’où s’échappent toutes sortes de particules scintillant un instant dans le vide, accrochant la lumière de l’écran et puis s’évaporant, Pour aller où ? Je brosse scrupuleusement le sol, en causant d’autres nuages de particules qui retombent sans doute au sol, c’est sans fin, mais je réunis des dépôts : clous, morceaux de fils, bouts de papier que je peux jeter. Le sol brossé n’a plus la même allure, il s’orne de traces parallèles serrées les unes contre les autres, je range mes outils, j’aligne les activités achevées après les avoir époussetés elles aussi. Il me semble que le tube lui-même est soulagé après cette opération qui a lieu toutes les Éclosions. les murs respirent de manière plus douce et apaisée, le regard est nettoyé. Dégager l’ancien et faire place au nouveau, c’est la règle. Après cette agitation, je m’assois un moment, une tasse de café à la main et je contemple le résultat de mon ouvrage, avec un profond sentiment de satisfaction. le café lui aussi est meilleur que d’habitude… Qu’il est bon d’être là, dans mon tube, ce beau tube tout propre…
Le dernier sac
Le lit prend beaucoup de place, il n’y a pas grand-chose à faire, ranger les vêtements qu’on a apporté dans la minuscule armoire, réunir le sale, en remplir le sac qui contenait le propre, ranger dans la petite cabine de toilette son parfum, Fahrenheit de Dior, parfum excessif à son image, une brosse à dents neuve, du dentifrice et un savon Yardley, son petit luxe précieux, et puis, au bout de quelques jours, renoncer à ces quelques gestes qui donnaient une contenance, il ne parle plus, plus d’échange de linge, il ne sortira pas, il est habillé par l’hôpital si on peut appeler ça habillé, c’est sa destination finale, on n’ouvre plus l’armoire, un fauteuil transat a été mis là, on se relaie pour y dormir, une nuit l’une, une nuit l’autre à côté du grand lit et du support à perfusion, le goutte à goutte de la survie. On s’y ennuie, on aimerait avoir quelque chose à y faire, le ménage, du rangement mais non tout est indubitablement net. On met France Musique sur son poste de radio. On s’allonge, on tricote, on essaie de lire, on ne peut pas faire autrement qu’être là, alors on est là, on aimerait être ailleurs, dans la vie, la vraie, mais avec lui, lui aussi encore dans la vie, la vraie… Le matin on s’en va, retour chez soi pour se doucher et se nourrir, l’autre nous a remplacée, on s’est croisées, on a donné les nouvelles, en gros tout est statique, on n’a pas grand-chose à se dire, il ne mange plus, il ne boit plus, je lui ai donne du gel, on se sourit d’un pauvre sourire, on ne trimballe plus de gros sacs. Et puis le jour où…En voilà de nouveau un, où l’on nous a fourré ses papiers, son appareil dentaire qu’est-ce qu’on va bien pouvoir en faire, son alliance, sa radio, sa tenue de sortie qu’on n’a jamais osé remporter, le pyjama qu’on lui a offert pour noël, il en avait tâté le tissu en connaisseur. Il ne le mettra jamais.