#construire #06 | il n’y a pas de poussière dans le cockpit d’un avion mais il y en a dans une bibliothèque

Il n’y a pas de poussière dans le cockpit d’un avion. 
Il n’y a pas de souvenirs non plus. Il n’y a pas de passé, il y a juste un présent. Il n’y a pas de poussière sur les compteurs du tableau de bord, sur les manettes, les boutons, les voyants, les leviers, les micros, les écrans. Il n’y a pas de poussière sur les appareils compliqués qui s’agitent en clignotant. Il n’y a pas plus de poussières sur les sièges en cuir, sur les uniformes de pilotes, sur la médaille de Saint Joseph de Cupertino accrochée à la base du manche. Il n’y a pas. Tous les soirs, que l’avion ait volé ou pas, tout est nettoyé, aspiré, briqué, essuyé, lavé, dépoussiéré de ce qui doit être absent de son cockpit. On ne sait jamais, si un grain de poussière traînait par là. Si un souvenir venait s’y perdre et se déposer sur un interrupteur, ou la vitre d’un cadran, ou le fil d’une commande. On ne sait jamais, si ce grain de poussière n’était pas nettoyé et qu’il devait se retrouver dans le cockpit, si ce souvenir surgissait dans la cabine en plein vol. On ne sait jamais, au moment où le doigt du pilote appuierait sur le bouton. On ne sait jamais. Au moment où la bombe tomberait. Ça laisserait la trace d’un souvenir. On ne sait jamais.
Il n’y a pas de poussière dans le cockpit d’un avion, mais il y en a dans une bibliothèque. Il y a de la poussière dans une bibliothèque, c’est normal. C’est la poussière des livres, c’est la poussière des mots. C’est la poussière des souvenirs. Quand un mot s’échappe, il laisse toujours derrière lui un peu de poussière quand il sort des livres, quand il sort des esprits et se met à flotter dans l’air. Dans la grande salle de lecture de la bibliothèque Takeda, lorsqu’un rayon de soleil transperce l’œil-de-bœuf qui se trouve tout en haut et vient traverser l’espace rempli de mots en suspension, les grains de poussière jouent avec la lumière et se mettent à danser. C’est beau des souvenirs qui dansent. Tous les matins, avant que la bibliothèque n’ouvre ses portes aux poétesses, il faut nettoyer, aspirer, briquer, essuyer, laver, dépoussiérer toutes les traces des mots qui se sont échappés, qui ont dansé dans le soleil et qui se sont endormis dans la nuit sur le sol de la grande salle de la bibliothèque Takeda. Sur les tables aussi, les chaises, les fauteuils, les coussins, les verres de lampe, les poignets des portes. Sur les livres, sur la tranche des livres qui sont bien rangés dans les rayons, les dizaines de rayons, les centaines sûrement (parce qu’on ne compte pas le nombre de rayons de livres dans une bibliothèque) qu’il faut nettoyer tous les matins avant que la grande salle de lecture retrouve son activité. Ballet de chiffons, de plumeaux, ici une chamoisine, là une serpillière, une simple éponge même dans les mains caoutchoutées bleues, roses, jaunes. Odeur d’eau de javel, cire à bois, encaustique, savon noir surtout. La bibliothèque Takeda sent le savon noir quand elle est nettoyée de ses mots en poussière. 
Quand la bombe a explosé, l’idée même de poussière a perdu tout son sens. Comme le murmure des poétesses devant l’explosion, comme le rayon de soleil traversant dans la boule de feu. Il n’y a pas de poussière dans un bombardement. Il y a des pierres, de la terre, du sable qui vole mais ce n’est pas de la poussière. Pas encore. Ce sont des fragments du présent qui se délite en ruines, en vestiges. Ce sont des souvenirs en formation. Des larmes en suspens, l’haleine pourrie d’un instant qui éclate. Puis, dès que le présent s’éloigne et que les souvenirs commencent à apparaître, la poussière tombe. La poussière des mots morts, la poudre des choses qui ne sont plus, le poussier des âmes calcinées. 
Il n’y a plus de bibliothèque, il n’y a plus de cockpit. Il ne reste que de la poussière. 

Photo de Logan Voss sur Unsplash

A propos de JLuc Chovelon

Prof pendant une dizaine d'années, journaliste durant près de vingt ans, auteur d'une paire de livres, essais plutôt que romans. En pleine évolution vers un autre type d'écritures. Cheminement personnel, divagations exploratives, explorations divaguantes à l'ombre du triptyque humour-poésie-fantastique. Dans le désordre.

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