# construire #06 | le matin, tôt

tous les matins tôt
la petite assiette posée sur le côté de l’évier (petite : une assiette à dessert sur laquelle il faudra disposer les quatre parts) – les deux tranches de pain de mie carré sans croûte qu’elle s’apprête à couper en deux suivant la diagonale – sur le boite un enfant se lèche les doigts, il a l’air heureux (il me fait souvenir de celui qui regardait les frites s’élever dans l’espace devant lui pour cette publicité végétaline) – du beurre de cacahuètes (je n’ai jamais aimé cette pâte) – des tranches de tomates qu’elle a déjà coupées, finement en lamelles (j’ai l’impression d’un couteau céramique) (c’est complètement anachronique à moins qu’il en ait déjà existé alors) – par la fenêtre, devant l’assiette à dessert où seront disposées les demies-tranches on distingue le jardin bien qu’il fasse encore presque nuit noire – mais la nuit ne l’est jamais en réalité – elle est éclairée, elle n’est jamais noire jamais – le couteau est à bout rond, un couteau à beurre différent de celui, à dents acérées qui découpait tout à l’heure les tranches de tomates – étalement du beurre de cacahuète sur une des deux tranches, de façon à ce qu’une certaine uniformité sur toute la surface soit respectée (quelque chose de l’obsession) – reprendre l’étalement et l’unifier assez exactement – en rechercher la perfection – tranquillement – la pluie a cessé dehors et la température est douce, l’heure est au calme, la lumière affleure doucement au dessus des toits de tôles – la maison est bleue, la voisine est verte ces couleurs sont passées délavées : il va faire beau comme tous les jours, il va faire chaud aussi mais la poussière est tenue au sol par la pluie qui tombait voilà une heure comme toutes les nuits – tout à l’heure le soleil réchauffera la rue et séchera la boue, les abords les herbes sèches drues jaunes le chemin tracé là, elle l’empruntera tout à l’heure, les quatre ou cinq poteaux rouillés qui ne tiennent plus un grillage rouillé défoncé démoli lui aussi qui ne sépare plus rien – tout à l’heure oui – sur la deuxième tranche préalablement tartinée, les rondelles de tomate, le tout disposé sur l’assiette à dessert – beige blanche grise – l’évier, le petit plan de travail jaune, la blouse fleurie, les doigts aux mains de veines bleues (une amie lui disait – mais il y a de cela fort longtemps – très longtemps – qu’il fallait qu’elle mange pour se tenir en forme, vivante vaillante le rire aux yeux et la répartie facile drôle et vive – elle le lui disait, mais à présent, elle a tout oublié), elle n’a plus qu’une chose à faire, une seule chose c’est porter la petite assiette dans la maison verte de l’autre côté du jardin, sortir marcher sur la terrasse en bois jointé, descendre les deux marches qui conduisent aux herbes jaunes, il fera bientôt jour emprunter cette espèce de chemin tracé par elle-même tous les jours, le matin, tous les jours depuis quelques semaines, trois peut-être mais le chemin résiste, les herbes couchées sous les pas, marcher sur le grillage défoncé et rouillé, traverser l’autre jardin qui se trouve dans l’exact même état que celui qui jouxte la maison bleue, les deux marches, la terrasse sous la véranda, là une table un verre vide, la porte qu’elle pousse, la porte toujours ouverte à cette heure-là, et là devant elle, sur le fauteuil

A propos de Piero Cohen-Hadria

(c'est plus facile avec les liens) la bio ça peut-être là : https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article625#nb10" et le site plutôt là : <a href="https://www.pendantleweekend.net/ les (*) réfèrent à des entrées (ou étiquettes) du blog pendant le week-end

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