La poussière danse. La poussière danse et si on ne danse pas avec elle, elle ne peut pas se reposer. Et nous non plus. J’ai toujours aimé danser avec la poussière. Le balai est mon partenaire. Il est solide, il vole, virevolte, trace des huit au sol, grimpe au mur, dans son gainage raide, parfois s’éclate au plafond. Je n’ai jamais aimé les aspirateurs. Ca ne danse pas un aspirateur. Ca crie un bruit absurde qui couvre le son de la musique et de ma voix qui lance des incantations à la poussière. Un aspirateur ca ne sera jamais un pied de micro et ces gestes soudain fluides qu’on ne le peut refaire dans l’appartement propre. Depuis toute petite, je danse avec le balai. Quand il était trop grand pour moi. Je chasse les mauvais esprits, je grimpe dessus, je suis une sorcière, une guerrière, une déesse, je tire des flèches dans les recoins de mur, j’observe la finesse absolue des toiles d’araignées et mon pouvoir du chaos qui en un geste vif peut les faire retourner poussière. Jamais je ne tue les araignées. J’ouvre grand les fenêtres pour elles et pour l’air frais qui s’engouffre dans les rideaux aspergés de jasmin. Les miroirs me résistent. Ils semblent toujours couverts d’une brume. Ils me regardent les observer. De biais. Me voir sans me voir. Ils ont toujours une fine couche de poussière doré dont je ne sais d’où elle sort. Je passe le chiffon et la poussière doré s’écrase. J’asperge et la poussière doré forme une pâte boueuse qui s’incruste dans le verre piqué. Ils sont toujours plus sales après qu’avant. Etrange sortilège. Peut-être parce que je ne danse pas avec eux mais devant eux. Le chiffon tournoie, derviche éphémère. Il saute d’une main à l’autre, fini autour de la taille et traverse l’appartement dans un rythme effréné et désorganisé, giflant les cadres et les étagères sans jamais vraiment s’y attarder. La cire des bougies sur la table de verre n’est jamais vraiment grattée. Est-ce de la saleté ou des traces de vie ? Ce qui compte c’est l’air frais. L’air frais et l’odeur sauvageonne du jasmin. Il faut toujours allumer l’encens après avoir aéré l’appartement pour honorer les lieux. Nous sommes nés poussières, nous retournerons poussière. Dansons avec elle.