L’un tourne au coin de la rue, sa chaussure gauche est la dernière chose qu’on voit de lui avant de disparaître derrière le mur crépi jaune. Une mouette pleure. Pause.
Le tourniquet de l’entrée de la bibliothèque Takeda s’apprête à subir une double poussée convergente. La première va être produite par une femme grande, robe rouge, collier de perles noires, rose à lèvres, montre à écran digital au poignet gauche, main droite levée prête à pousser la plaque en laiton disposée sur une façade du tourniquet. Elle est sur le point d’entrer dans le hall de la bibliothèque qu’elle traversera d’un pas décidé pour se diriger dans le couloir du fond bordé par plusieurs salles de réunions qui mène à la grande salle de lecture. La seconde poussée va être faite par un adolescent, casque d’écoute sur les oreilles, chemise rayée à manches courtes dont les pans flottent sur le jean, deux épais manchons en cuir marron lui enserrent les avant-bras, lourdes chaussures de cuir noir. Il va sortir de la bibliothèque Takeda après avoir passé une heure et quinze minutes dans le rayon mangas de la grande salle à lire les tomes VI, VII et VIII de Death Revolution in Tokyo. Il lui reste quatre minutes avant le passage du tramway #29 en direction de la Porte des violettes. Entre ses oreilles, le riff du guitariste de Pulp Metal enflamme ses neurones. Pause.
Un avion passe dans le ciel dans un vrombissement qui laisse indifférent l’ensemble du tableau, sauf un enfant, seul dans le bac à sable du petit parc de jeux qui se trouve derrière la fontaine qui bascule la tête en arrière en posant sa main sur son front pour faire une visière et éviter d’être aveuglé par le soleil. L’enfant lèvera dans un instant son bras pour pointer avec son index l’avion dans le ciel bleu et babillera quelque chose comme « le navion » ou « broumbroum » ou « maman ». Difficile de rapporter ses propos exacts en lisant sur ses lèvres. Pause.
Une autre passe en vélo en grillant le feu rouge, ce qui ne gêne personne puisqu’aucun piéton ne s’apprête à traverser la rue et qu’aucun véhicule ne se dirige vers elle. Sur sa monture, la jeune fille aux cheveux courts parle toute seule. Pause.
Le couloir de la bibliothèque Takeda est pris d’une vive agitation. Le courant principal des personnes en mouvement est dirigé vers la sortie, ce qui laisse supposer qu’une conférence dans le grand amphithéâtre vient de s’achever, à moins qu’une ou plusieurs réunions ne viennent de se conclure comme en témoigne le ballet des portes donnant dans ce couloir qui s’ouvrent et se referment, libérant les participants vers l’extérieur. Élément important : l’horloge du hall indique 12 h 5, c’est le début de la pause-déjeuner. Dans le flux sortant, il y a un homme sans âge avec un manteau gris, une femme d’une trentaine d’années avec un cartable bleu, une jeune fille avec une casquette sur la tête et un cahier dans la main, un vieil homme avec une écharpe rouge, une femme dans un fauteuil roulant, un homme, un enfant, un autre homme, deux femmes se tenant par la main, une femme seule. Tous se dirigent vers le tourniquet pour sortir dans la rue. Dans le flux entrant, beaucoup plus mince, il y a une quadragénaire avec des lunettes de vue sur le front et un sandwich dans une main, un homme blond en costume trois-pièces, une jeune femme portant un chapeau à fleurs, deux enfants en train de discuter, un homme âgé en bleu de travail. Pause.
Un sifflement commence à se faire entendre. Cela pourrait être l’alarme d’une voiture lointaine en train de se faire dérober ou qu’un coup de vent a fait bouger, ce qui a déclenché l’alarme. Ce pourrait être une machine qui grince, les freins d’un autobus, le lourd battant d’un portail qu’on ouvre ou qu’on ferme, une cocotte-minute en action. Difficile de distinguer d’où vient ce bruit. Pause.
Une ombre traverse la place. Une, puis deux, trois têtes basculent et autant de regards cherchent dans le ciel avec les yeux froncés et des plis sur le front et sur le visage. Un homme d’une cinquantaine d’années fait une grimace en serrant ses lèvres et en affichant un rictus forcé. Pause.
Dans la grande salle de lecture de la bibliothèque Takeda règne un grand silence que seuls viennent perturber une gorge raclée, une chaise qui glisse sur le parquet en bois, un chuchotement, un souffle, un livre qu’on referme. Peu de mouvements. Des yeux de toutes les couleurs et de toutes les textures fixent les pages des livres et un mouvement tout juste perceptible des pupilles qui suivent les lignes imprimées égrène les fragments de temps. Les esprits volent, celui-ci dans un monde mythologique, celui-là dans les rangs de troupes militaires, lui en haut d’une montagne hallucinée, elle à la poursuite d’un mirage, d’une île au trésor, d’un amour, d’un cauchemar. Un détective privé avec un chapeau mou, une servante écarlate, un étranger, un bourgeois gentilhomme. Un soulier de satin, un petit vélo à guidon chromé au fond de la cour, une maison des feuilles, une ville de papier. Autant d’histoires qui flottent dans le silence de la grande salle de lecture de la bibliothèque Takeda. Autant de grains de poussière qui dansent dans le rayon de soleil qui la traverse. Pause.
Il y a dû y avoir un déclic, mais personne n’a pu l’entendre. Quelques signes épars dans les dernières images pourraient annoncer la suite, un homme sur la place qui regarde en l’air avec les yeux écarquillés et porte ses deux mains sur la bouche, une jeune fille qui laisse tomber son vélo et qui se met à courir, un enfant dans le petit parc derrière la fontaine qui saisit le sable par poignées avant de le jeter en l’air. Quelques sons aussi, un chien qui aboie, un cri, un sifflement de plus en plus aigu. Une stridence. Puis le noir.
Les archives conservées dans les fonds du Mémorial des Guerres révèlent l’instant d’avant. Sur le disque mère XIVV, ce milieu de journée du 13 août 2042 est référencé comme le dernier enregistrement. Les images saccadées des films capturés par les caméras de surveillance U303 à l’angle de la rue Babillot et de Stringfield Avenue, P899 dans le hall de la bibliothèque Takeda et Z984 dans l’entrée de la grande salle de lecture ont été disséquées et étudiées par les historiens durant plusieurs millénaires. Rien n’explique comment Charlize Yokeyosheda a pu survivre au bombardement.
